Quand Matisse sculptait la couleur

C’est à une des plus singulières aventures artistiques du XXe siècle qu’est consacrée la nouvelle exposition du musée Matisse à Cateau-Cambrésis, près de Valenciennes : ses papiers gouachés et découpés.

Quand Matisse sculptait la couleur
©Musée départemental Matisse
Guy Duplat, Envoyé spécial à Cateau-Cambrésis

C’est à une des plus singulières aventures artistiques du XXe siècle qu’est consacrée la nouvelle exposition du musée Matisse à Cateau-Cambrésis, près de Valenciennes : ses papiers gouachés et découpés. Ou comment un artiste de 75ans, le plus grand du XXe siècle avec Picasso, réinventa totalement son art avec une jeunesse, une radicalité sans pareille. Il veut alors "atteindre une forme décantée jusqu’à l’essentiel", "découper à vif dans la couleur comme les sculpteurs pratiquent la taille directe". Résoudre l’antagonisme éternel entre le dessin et la couleur en allant directement à la couleur, sans le dessin. Alors, la couleur s’épanouit sans la contrainte du dessin, et peindre et dessiner résulte d’un geste unique. Cela donnera les merveilles de la chapelle de Vence ou le livre "Jazz". L’an prochain, la Tate Modern, à Londres, et le MoMa de New York proposeront la plus grande expo jamais montée sur ce thème. En prélude, le musée Matisse révèle, à côté des œuvres, des éléments inédits, jamais vus jusqu’ici. On pénètre dans les ateliers de l’artiste et on chemine dans sa pensée.

L’exposition est paradoxale, car elle montre très peu d’œuvres au sens strict du terme. Mais qu’est-ce qu’une œuvre ? Elle révèle surtout une sélection des 443 papiers découpés offerts en 2012 par la famille Matisse. Toute une histoire. Matisse (1869-1954) avait déjà fait plusieurs incursions dans les papiers découpés, y compris pour "La danse" de la collection Barnes. En 1941, il est opéré à Lyon d’une grave affection intestinale. Il en sort, de son avis même, "miraculeusement". Il a 72 ans, ne marche plus qu’avec peine, mais son appétit de vivre et de peindre est plus grand que jamais. Désormais, chaque jour nouveau est un cadeau. Et il va se lancer dans l’aventure des papiers découpés.

Le fruit d’une longue recherche

Un film à l’entrée démontre plus qu’un long discours, qu’il s’agit là d’une démarche créative et exigeante, fruit de toute une vie de recherche et non pas d’un avatar enfantin, de la part d’un vieillard en mauvaise santé. On le voit découper avec des grands ciseaux dans des papiers gouachés au préalable par ses assistants. Cela demande une grande dextérité et de la force physique. Les ciseaux ont pris la place de ses pinceaux. Ses découpes, souvent complexes, sont soigneusement choisies, comme les couleurs et le gouachage préalable et exigeant. Jacqueline Duhême, auteur du livre "Petite main chez Henri Matisse" (Gallimard jeunesse), raconte aujourd’hui son travail d’assistante de Matisse en 1948 quand elle avait 20 ans. "Jamais, Matisse ne découpait au hasard, dit-elle. Avant le découpage, il y avait toujours plusieurs séances de travail. Ainsi, pour une feuille d’acanthe, il dessinait sur un carnet de croquis, puis travaillait son dessin et enfin découpait. Les ciseaux étaient l’aboutissement d’une longue étude de la forme. Il ne voulait pas que ses assistants prennent les papiers découpés à mains nues."

Patrice Deparpe, le commissaire de cette expo, parle d’une "explosion de créativité juste avant sa mort, en 1954".

Quel statut pour ces papiers ?

Après le décès de Matisse, sa famille a récolté un millier de papiers découpés qui n’avaient jamais été utilisés par le peintre. Mais il ne les avait pas non plus détruits. C’était comme une réserve de formes dans laquelle il pourrait peut-être puiser un jour pour leur donner sens dans le cadre d’une œuvre à faire. Il semblait clair que Matisse souhaitait qu’on détruise après sa mort cette "palette de formes et de couleurs". Mais sa famille a résisté, et à la veille des grandes expos de Londres et New York, elle a donné ces papiers pour moitié au musée Matisse de Cateau-Cambrésis, et moitié à celui de Nice. Mais en y mettant des conditions pour que ces éléments ne deviennent jamais des "œuvres de Matisse". Certes, il les a découpés mais jamais validés comme œuvres abouties. Ces papiers émouvants, avec souvent encore les épingles mises par Matisse pour les assembler, sont placés sous cadre, sur feuilles, mais ne sont pas signés et ne peuvent être prêtés. Il ne peut y avoir de confusion entre une œuvre aboutie et ces variations préliminaires.

Les premières salles de l’exposition montrent des dizaines de ces papiers, aux couleurs restées intactes, aux formes simples et évocatrices, alignés par typologies et par couleurs, formant des alphabets dans lesquels Matisse pouvait puiser sa poésie. C’est fascinant de voir dans l’extrême simplicité de ces formes, en germe, les éléments des grandes œuvres de la fin de sa vie.

A commencer par "Jazz", le livre voulu par son ami Tériade et qu’il mit sept ans à composer (Taschen en a publié un superbe fac-similé). "Jazz" est un livre total, sur la couleur et la peinture, inspiré par le cirque, et avec des dessins en papiers découpés qui dansent avec les lettres du texte écrit à la main.

L’exposition présente un chef-d’œuvre : les deux grands panneaux, "Océanie, la mer", "Océanie, le ciel" (1946), qui ornaient les murs de son appartement à Paris. C’est lors de son voyage de 3 mois à Tahiti, en 1930, que Matisse eut la révélation de ces formes et couleurs pures et, surtout, de la lumière. Il a des phrases magnifiques sur son "affolement" (lire ci-contre). Sur les murs de son appartement, il avait épinglé peu à peu des papiers gouachés en blanc et découpés, exprimant le vol des oiseaux, ou faisant "danser les mouettes avec les requins". Matisse en fit aussi de très beaux rideaux, dans ce mariage entre arts et arts décoratifs qu’il prônait.

On découvre ensuite comment les papiers découpés ont donné lieu à des livres d’artistes splendides ou de belles tapisseries (Mimosa), et on débouche sur sa dernière grande œuvre : la chapelle de Vence dont les vitraux et les six chasubles des prêtres furent créés directement par des papiers découpés.

Picasso rencontrant Jacqueline Duhême, à Vallauris, lui disait : "Alors, ton maître a encore inventé quelque chose d’extraordinaire !" Et ce sont Pollock, Rothko, Newman, qui s’emparèrent ensuite de ces derniers travaux de Matisse pour inventer l’expressionnisme abstrait. Pollock avec son "dripping" travaillait aussi directement la couleur sans faire intervenir le dessin comme le montrait déjà Matisse.


Matisse, la couleur découpée, une donation révélatrice, jusqu’au 9 juin, de 10h à 18h, fermé le mardi. Musée Matisse, Cateau-Cambrésis.