Après le désastre

Au Museum Leuven, l’exposition de Geert Goiris s’ouvre sur une projection en noir et blanc d’images de rochers en gros plans. D’emblée, le photographe anversois installe le spectateur dans une lecture "comateuse" du réel. Ce que l’on voit, ce sont bien des pierres sous la lumière du soleil, mais ce que l’on ressent, c’est plutôt une menace d’un ordre qui nous dépasse. Cela se confirme d’ailleurs par la série de photographies de la pièce suivante, qui font de nous les spectateurs minimes d’architectures religieuses imposantes.

Jean-Marc Bodson

Au Museum Leuven, l’exposition de Geert Goiris s’ouvre sur une projection en noir et blanc d’images de rochers en gros plans. D’emblée, le photographe anversois installe le spectateur dans une lecture "comateuse" du réel. Ce que l’on voit, ce sont bien des pierres sous la lumière du soleil, mais ce que l’on ressent, c’est plutôt une menace d’un ordre qui nous dépasse. Cela se confirme d’ailleurs par la série de photographies de la pièce suivante, qui font de nous les spectateurs minimes d’architectures religieuses imposantes.

En peu de temps donc, l’auteur nous fait partager sa vision d’étranger - au sens camusien du mot - d’un monde qui nous écrase et d’une histoire qui nous échappe. Comme Meursault dans le célèbre roman, nous en arrivons à buter sur ce qu’Albert Camus nommait "le silence déraisonnable du monde". L’absurde guette au coin de chaque image, et ce, d’autant plus que Goiris s’ingénie à estomper la frontière entre le réel et la fiction : un cactus décati nous effraie de son apparence d’araignée géante prête à bondir; une table fait de la lévitation, encerclée de chaises vides; un jumbo-jet recrache des morceaux d’avion

Tout cela n’est pas sans critique sous-jacente de la modernité dévorante. Ce que l’ensemble de cette exposition nous laisse voir est en somme une prémonition de notre destin d’humains inconséquents. Ce que nous expérimentons là, c’est un monde d’après le désastre, avec ses paysages aux couleurs improbables et ses créatures monstrueuses. Un monde quasi exempt de présence humaine, un peu comme si la solitude s’imposait après l’assassinat aux Meursault de l’écologie que nous sommes.

La très belle série Whiteout pousse ce sentiment d’isolement encore un peu plus loin, puisqu’elle nous entraîne dans la vision angoissante d’une tempête de neige arctique où tous les repères s’estompent. Parfois, Goiris fait usage de temps d’exposition très longs afin d’obtenir le côté flou qui donne une perception du temps indistincte.

Un choix qui relève de la même logique de distanciation du réalisme rassurant : "J’échange l’instant pour une façon d’être. Au lieu d’utiliser un appareil photo pour découper une tranche de temps, je l’utilise pour démontrer l’évidence d’une longueur qui ne comprendrait ni un "avant" ni un "après" bien défini. Pour saper le "réalisme" qui pourrait être attribué à mes images, je mets en évidence le fait qu’il ne s’agit pas d’une réalité, mais bien d’images d’une réalité. (...)" En somme, nous avons là au M à Louvain, mais aussi dans le catalogue très réussi édité pour l’occasion, une vision documentaire fictionnelle qui emprunte ses images à la réalité pour en faire des images d’une autre réalité, et qui, surtout, détourne subtilement nos habitudes visuelles pour mieux nous distiller récits et fables.

Geert Goiris, photographies. Louvain M (Museum Leuven), Leopold Vanderkelenstraat, 28. Jusqu’au 19 mai, tous les jours, sauf le mercredi de 11 à 18h ; jeudi, nocturne jusqu’à 22h. Infos : http://www.mleuven.be*

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