Cock, celui qui fit de Bruegel un génie

Vous ne connaissez pas le nom de Hieronymus Cock et vous estimez que les gravures anciennes, c’est ringard ? Allez voir la grande exposition qui s’ouvre ce jeudi au musée M de Leuven Vous serez surpris, tant ces sujets peuvent être passionnants.

Cock, celui qui fit de Bruegel un génie
©bibliotheque royale de belgique
Guy Duplat

Vous ne connaissez pas le nom de Hieronymus Cock et vous estimez que les gravures anciennes, c’est ringard ? Allez voir la grande exposition qui s’ouvre ce jeudi au musée M de Leuven et qui ira, ensuite, à l’Institut hollandais à Paris. Vous serez surpris, tant ces sujets peuvent être passionnants.

Hieronymus Cock (1518-1570) fut le plus grand éditeur de gravures en Europe, et donc au monde, à son époque, avec sa maison d’édition anversoise, "Aux Quatre Vents". Ses gravures influencèrent le langage artistique mais aussi architectural et ornemental dans toute l’Europe pendant plusieurs décennies. Il avait des représentants partout, y compris en Amérique du Sud où il vendait aux jésuites. Il a dû vendre des millions de gravures qui l’ont rendu très riche. Mais en dehors de son talent commercial, il avait un excellent flair artistique. C’est lui qui fit la renommée de Pieter Bruegel l’Ancien.

L’exposition de Leuven raconte cette histoire, avec un riche catalogue en français édité par le Fonds Mercator et un guide du visiteur, en français aussi. Vous y découvrirez plus de 150 gravures, eaux-fortes et dessins préparatoires souvent magnifiques. Ne ratez surtout pas les "tops" : les séries de Bruegel sur les vices et les vertus qu’on ne se lasse pas de détailler avec leur fantaisie débridée, et surtout, à la fin du parcours, les grandes gravures sur les paysages où Bruegel s’inspire de son voyage à Rome quand il traversa les Alpes. Rarement des paysages ont été si bien rendus, avec une unité entre l’avant-plan, le centre et l’arrière plongé dans la brume et l’immensité de l’horizon.

Cette exposition a demandé quatre ans de travail à une équipe menée par Jan Van der Stock de la KUL, Joris Van Grieken de la Bibliothèque royale et Ger Luijten. On y dévoile des trésors cachés de la Bibliothèque royale assortis de nombreux prêts internationaux. Les estampes choisies sont toutes de très bonne qualité, dans les premiers tirages. Cette expo est un exemple de collaboration entre des institutions de différents niveaux de pouvoir.

Un million de gravures

Nous sommes en 1548 à Anvers, alors une des villes les plus importantes en Europe. L’activité y est débordante et le port voit des bateaux emporter des tapisseries, des tableaux, des produits divers, vers les quatre coins de la planète. Christophe Plantin vient d’ouvrir son imprimerie et Ortelius y fait les meilleures cartes sur le marché. Le peintre anversois Hieronymus Cock et son épouse Volcxken Diericx ouvrent, au coin d’une rue, la maison d’édition "Aux Quatre Vents" et sortent des presses leurs premières gravures. Cock est un peintre qui a fait le voyage à Rome et en a ramené des vues qu’il transforme en gravures.

Le succès de sa maison sera immense. Après sa mort en 1570, sa femme continua à gérer la maison d’une main de fer et à sa mort en 1600, lorsqu’il s’est agi de disperser ses biens (le couple n’avait pas d’enfants), les registres indiquent qu’il y avait 1 607 plaques de cuivre gravées. On estime qu’au total, ils ont produit 2 000 estampes, chacune étant tirée entre 1 200 et 2 000 exemplaires. On dépasse donc le million de gravures vendues. Une gravure était rentable dès que ses ventes dépassaient 300 exemplaires. Cock et son épouse furent donc très riches et la veuve acheta d’ailleurs des maisons à Anvers par dizaines pour placer son argent.

Cock avait bien vu que le monde changeait. Les idées de la Renaissance se propageaient vite et le public cultivé voulait voir les merveilles de l’Antiquité, les vues de Rome et les œuvres des grands peintres italiens (Raphaël, Michel-Ange, Bronzino). Les riches voulaient avoir aussi une idée des éléments décoratifs à la mode. C’était alors un monde sans les images d’aujourd’hui. La gravure était la seule manière de propager une image (Cock utilisa essentiellement la gravure sur cuivre, pas sur bois, et un peu l’eau-forte, il utilisait parfois l’encre rouge ou du papier bleu pour répondre aux demandes du marché et innover).

Son succès était dû au soin qu’il mettait dans toute la chaîne : les meilleurs graveurs capables de graver des lignes extrêmement fines et juxtaposées, des imprimeurs qui pouvaient bien doser l’encre et avoir des tirages où apparaissaient toutes les nuances de gris.

L’aide du cardinal

Mais, surtout, Cock choisissait bien les artistes qui faisaient les dessins préparatoires aux gravures. Hieronymus Cock fit ainsi venir de Padoue, en 1550, Giorgio Ghisi qui fit souffler un vent nouveau sur la gravure hollandaise avec ses motifs de hachures variées, son talent pour suggérer l’espace, ses illusions de clair-obscur, son souci du volume des figures. C’est lui qui fit les grandes gravures des deux chefs-d’œuvre de Raphaël au Vatican, "L’Ecole d’Athènes" et "La Dispute du saint sacrement", des œuvres très demandées par le public et les artistes.

Pour faire venir Ghisi, Cock a eu besoin de l’appui du cardinal Antoine Perrenot de Granvelle pour amadouer la guilde des artistes anversois peu désireux qu’on fasse appel à un étranger. Ce même cardinal soutint Cock quand il s’agissait de vendre des cartes géographiques (un sujet sensible) et des thèmes religieux (il fallait plaire autant aux catholiques qu’aux protestants). Il est amusant d’entendre ce que disait alors le peintre Michiel Coxie. Il était très ennuyé, disait-il, que les gravures de Cock avaient révélé que sa source d’inspiration était Raphaël. A l’époque, les droits d’auteur et les copyrights n’existaient pas et on pouvait copier. Ce qu’on fit par exemple avec l’œuvre de Bosch. Mais on pouvait néanmoins demander un "privilège", en payant l’autorité pour que celle-ci intervienne à l’intérieur de sa juridiction si quiconque voulait imiter une des productions de l’éditeur.

Il faut prendre le temps de bien regarder ces gravures si précises, ces dessins préparatoires exécutés à la plume de caille, la plus fine. Cock fit découvrir des artistes importants comme Frans Floris et Maarten Van Heemskerck. Arrêtez-vous à la grande frise de 13 m et 32 gravures coloriées à la main, avec le cortège funèbre pour Charles Quint. Et gardez du temps pour "les petits paysages" qui influencèrent tout le siècle d’or hollandais. Mais Cock fut aussi, ou avant tout, le grand manager de Bruegel comme on le lira ci-contre.

"Hieronymus Cock, la gravure à la Renaissance". Au musée M, à Leuven, du 14 mars au 9 juin, de 11h à 18h, fermé le mercredi.

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