Hokusai dessinait la beauté de la nature comme la beauté des femmes

C’est un rare et beau plaisir que nous offre le musée du Cinquantenaire sur son site de Laeken (le musée d’Extrême-Orient, à côté de la tour japonaise). On peut y admirer une cinquantaine des plus belles estampes d’Hokusai.

Hokusai dessinait la beauté de la nature comme la beauté des femmes
©D.R.
Guy Duplat

C’est un rare et beau plaisir que nous offre le musée du Cinquantenaire sur son site de Laeken (le musée d’Extrême-Orient, à côté de la tour japonaise). On peut y admirer une cinquantaine des plus belles estampes d’Hokusai, après l’exposition de l’an dernier, consacrée à Utamaro. Le choix réalisé par Nathalie Vanderperre s’est porté sur les paysages d’Hokusai et deux sélections d’estampes parmi les 300 d’Hokusai que possède le musée, sont présentées en deux vagues (elles sont si fragiles qu’elles ne peuvent être exposées longtemps).

Edmond de Goncourt en était fou et il fut le premier, en 1896 déjà, à consacrer un livre à Katsushika Hokusai (1760-1849). "Voici le peintre universel, écrivait-il, qui, avec le dessin le plus vivant, a reproduit l’homme, la femme, l’oiseau, le poisson, l’arbre, la fleur, le brin d’herbe; voici le peintre qui aurait exécuté trente mille dessins ou peintures; voici le peintre qui est le vrai créateur de l’Ukiyo-e (l’estampe populaire); voici enfin le passionné, l’affolé de son art, qui signe ses productions : fou de dessin." A partir de 1800, en effet, Hokusai ajoute à son nom "Gakyojin", c’est-à-dire "le vieil homme fou de peinture" (Hokusai usa de près de 30 surnoms pour signer ses œuvres !).

On retrouve chez Hokusai cette formidable économie de moyens qui caractérise l’art japonais. En témoigne, en architecture, le palais de Katsura qu’on peut comparer à celui de Versailles. Mêmes époques, mêmes rois suprêmes. Mais le palais de Katsura n’est que dépouillement, essence des choses et pureté de lignes, alors que Versailles est dans le luxe ostentatoire et l’accumulation.

Succès en Occident

Mais revenons à Hokusai, peintre d’estampes par excellence, estampes sur bois, polychromes dont le public était très friand sous toutes leurs formes (y compris des recueils d’une foule de dessins qu’on expose aussi et qu’on appelait, déjà, les "mangas". Il fit quinze mangas destinés aux étudiants). La foule de ses admirateurs se recrutait principalement parmi les marchands, les artisans, les courtisanes et les habitués des maisons de thé d’Edo, l’actuelle Tokyo. Si Hokusai fut un créateur prolixe, aux styles très variés, très ouvert aussi aux nouveautés venues d’Occident grâce aux marchands hollandais (perspective, clair-obscur, etc.) et fut un temps célèbre au Japon, il mourut dans la misère et c’est en France, peu après sa mort, qu’on le redécouvrit et qu’il devint une icône pour Van Gogh, Gauguin ou Degas qui raffolaient de son art. Monet possédait une grande collection d’estampes japonaises.

Le marchand d’art Bing joua un rôle capital dans cette vague de "japonisme". Les artistes occidentaux admiraient chez Hokusai en particulier une grande audace dans la mise en scène et le cadrage, la vérité du dessin, l’originalité des détails, le sens aigu de la nature et le culot de ses aplats de couleurs.

L’art de l’Ukiyo-e, les "images du monde flottant", est né à Edo. Il est caractéristique de cette longue période qui débuta en 1600 où le Japon se replia sur lui-même avant de s’ouvrir à nouveau avec la restauration Meiji, mais à partir de 1868 seulement. L’Ukiyo-e reflète la passion des gens pour le théâtre kabuki, les restaurants, les geishas et les shunga (images érotiques). Ce monde des marges, surveillé étroitement par les shoguns, s’appelait "le monde flottant" et fut narré par Hokusai, friand des belles qui y vivaient. Mais il se passionnait aussi pour la représentation de la nature qui est au centre de cette exposition.

On a tout un art sans dieux ni saints, sans rois, mais tout entier consacré à la vie, à ses plaisirs et aux beautés du monde. Ce ne sont que groupes de femmes, coups de vent fripons, estampes érotiques, monde de plaisir éphémère avec ses courtisanes, ses prostituées ou de simples femmes.

Le paysage comme sujet

Hokusai fut aussi un formidable peintre des fleurs, des oiseaux et des cascades. Il fut le premier à faire du paysage le grand sujet de l’estampe et plus seulement son décor. On en retrouve à l’exposition quelques-unes de sa série "Tokaido" sur les haltes le long de la route Edo-Kyoto et, surtout, ses si célèbres "36 vues du Mont Fuji" réalisées vers 1831-1833 et représentant le mont Fuji depuis différents lieux, suivant les saisons. Le pécheur sur le rocher devant le Fuji, le Fuji à l’arrière de l’énorme vague si célèbre. Les deux plus célèbres estampes japonaises, "La vague" et "Le Fuji rouge", sont d’ailleurs là, dans de si beaux tirages que le Cinquantenaire les a même prêtés au Japon ! Ne manquez pas, en fin de parcours, les petits livres noir et blanc avec les "Cent vues sur le Mont Fuji", dont une grande vague avec les gouttelettes se transformant en oiseaux. Superbe.

Cette série marque l’intégration dans les thèmes de la tradition japonaise de la perspective utilisée en Occident. Hokusai utilisait aussi abondamment le bleu de Prusse qui venait d’arriver au Japon et importé de Hollande.

En raison de leur qualité et de leur nombre (7 500), les estampes japonaises du Cinquantenaire forment une collection unique et réputée dans le monde entier. Les estampes d’Hokusai seront exposées en deux séries successives de 50 chaque fois. Le changement aura lieu le 30 avril. Ainsi, le public pourra admirer, au total, 100 œuvres du maître s’il vient deux fois ! Le Cinquantenaire a choisi cette période pour que le public puisse cumuler une visite avec celle des serres royales de Laeken voisines.

Un très beau livre, "Hokusai, Coup d’œil sur les deux rives du fleuve Sumida, suivi du "Fleuve Yodo" est publié à cette occasion par les Editions Hazan et réédite à l’identique, ces deux recueils d’Hokusai que possède le Cinquantenaire. Rappelons que l’essentiel de la collection du musée provient d’un achat que le musée fit en 1905, de 4500 estampes, à Edmond Michotte, musicien belge fortuné, installé à Paris, et grand collectionneur, achetant au marchand Bing.

Hokusai au musée japonais, à Laeken, jusqu’au 9 juin, de 9h30 à 17h (10h-17h le week end) fermé le lundi.

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