Le fascinant romantisme noir

L’exposition "L’Ange du bizarre, le romantisme noir de Goya à Max Ernst" qui s’est ouverte au musée d’Orsay à Paris, attire la foule. Apparemment, la part sombre du monde plaît toujours autant.

Le fascinant romantisme noir
©RMN-Grand Palais-Berizzi
Guy Duplat

L’exposition "L’Ange du bizarre, le romantisme noir de Goya à Max Ernst" qui s’est ouverte au musée d’Orsay à Paris, attire la foule. Apparemment, les diables, les flammes de l’enfer, les revenants, les sorcières, bref, la part sombre du monde plaît toujours autant. On peut certes y voir un reflet des incertitudes qui pèsent aujourd’hui sur le monde. L’ère est sans doute aux mélanges des genres et à la perte des repères. Et comme Goya le disait dans une gravure célèbre : "Le sommeil de la raison engendre des monstres."

Mais cette exposition fascinante et noire, montre que de tout temps, il y eut des surgissements de ce romantisme noir. A côté des époques optimistes où la raison domine, où les Lumières imposent la croyance en un avenir meilleur où la science éclairera les ténèbres, il y en a d’autres agitées où les plus folles superstitions reviennent en force.

Bien sûr, on se retrouve souvent dans une sorte d’heroic fantasy, de BD effrayante, d’images un peu kitsch. Mais ce romantisme noir suscite aussi de vrais chefs-d’œuvre. Et d’abord par exemple, "Le cauchemar" du peintre suisse Johan Heinrich Fussli (1781) où on voit un démon assis sur la femme, un "incube" dit-on, ce démon mâle qui est censé prendre corps pour abuser sexuellement d’une femme endormie. La belle a été renversée et violée, et on ne sait trop si elle dort ou si elle est morte.

Une telle image suscite le trouble mais fascine aussi par son horreur supposée. Bien plus tard, Freud et la psychanalyse tenteront de rationaliser quelque peu cette part d’ombre en nous, ces fantasmes et ces désirs, mêlant Eros et Thanatos, le sexe et la mort.

Les démons

Plus d’un siècle après Fussli, on retrouve la même idée dans un tableau d’apparence bien sage : "Femmme indolente sur un lit" où Pierre Bonnard en 1899, peint sa compagne, nue, jambes écartées, sexe saillant, sur un lit défait. Tout n’est que calme et volupté sauf que le chat sur l’oreiller et les ombres sur le drap, forment des images étranges comme des démons.

Les Anglais furent les premiers à s’emparer du thème avec les grandes compositions de William Blake ou John Martin dont on voit à l’expo une vue immense du Pandémonium, le Palais de Satan dans les enfers. Ce peintre fut incroyablement populaire à son époque. Ses peintures spectaculaires de catastrophes bibliques émurent et étonnèrent toutes les classes sociales du XIXe siècle. Des tournées payantes étaient organisées dans toute l’Angleterre, pour montrer ses tableaux dans des mises en scène théâtrales ! C’était déjà, avant la lettre, un art de blockbusters, de tableaux catastrophe, un art hollywoodien, "mainstream".

Les cauchemars de Goya

Ce romantisme noir revient en force après les grands désordres. La Terreur pendant la Révolution française, avait signé l’échec de la croyance selon laquelle la raison pourrait être le seul guide de l’humanité éclairée. De plus, on avait programmé la mort de Dieu. Le romantisme noir apparaît alors comme une manière pour les artistes d’explorer cette sensation de perte de maîtrise sur le monde et sur les hommes.

Goya, après avoir peint les fêtes des nobles espagnols, a découvert les horreurs de la guerre quand les Français sont arrivés. Il les a montrées dans sa série de gravures terribles. Après cela, il devint le Goya noir, fantastique, avec ses figures effrayantes.

Les artistes aiment d’ailleurs bien ces moments où l’imagination se lâche et où l’érotisme et la cruauté peuvent s’afficher, quand on peut enfin s’émanciper des conventions sociales, morales et religieuses de la société bourgeoise. Les livres de Sade arrivent pour faire aussi surgir les fantasmes quand la raison a disparu.

Mais cette propension aux scènes sado-érotiques est une autre manière aussi d’hériter des Lumières. C’est leur fils caché exprimant jusqu’au vertige les libertés nouvelles de l’esprit et du corps.

Du côté allemand, les peintres recherchent plutôt "l’inquiétante étrangeté du quotidien" dont parlait Freud. Des paysages remplis de brume, avec des crevasses et des ruines. On admire des tableaux de Caspar David Friedriech qui incarnent ce romantisme où la peur naît d’un sentiment d’étouffement (cloître, forêts) et de vertige (gouffre, failles).

Les Belges en force

Dans ce concert de squelettes et sorcières, nos peintres belges sont en force à Orsay. Avec les paysages si mystérieux et vides de Spillaert, les squelettes d’Ensor et Rops (la mort au bal). On retrouve aussi avec joie de grands artistes belges symbolistes trop peu connus en France comme Jean Delville et Léon Frédéric (l’incroyable "Intérieur d’atelier" du musée d’Ixelles).

L’exposition ajoute des savoureux extraits de films d’horreur comme le Frankenstein et les films de Murnau et Fritz Lang.

On croise souvent l’image de la femme fatale, de la sorcière, au sexe mystérieux apportant les maladies vénériennes (une obsession au XIXe siècle), celle qui par sa force de séduction, fait peur aux hommes. En fait, ces tableaux incarnent la vision terrifiante que la Nature serait dotée d’une force dévorante qui nous dépasserait.

Au XXe siècle, les surréalistes redécouvrirent ce romantisme noir, cette face sombre mais attirante où la cruauté touche à la sensualité (comme chez Bellmer ou Dali).

L’expo montre qu’aux Lumières si souvent chantées, s’opposent toujours les "Ténèbres", bien plus excitantes. Le XIXe siècle fut aussi celui où la science devait composer avec un amour du magnétisme, du spiritisme et de l’occultisme. Chanter le Mal et l’enfer, est peut-être une manière de rendre sublime un monde qui nous échappe ?

"L’Ange du bizarre", Musée d’Orsay, jusqu’au 9 juin. Paris est à 1h20 de Bruxelles avec Thalys. 25 trajets par jour.

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