Art Brussels: "Une foire d’art, c’est avant tout de l’art"

"Art Brussels" est inaugurée mercredi soir. Toute la semaine sera axée sur l’art contemporain. La foire attend 30 000 visiteurs. Rencontre avec Katerina Gregos, la nouvelle directrice artistique de la foire.

Art Brussels: "Une foire d’art, c’est avant tout de l’art"
©David Plas
Guy Duplat

Mercredi soir aura lieu le vernissage de la nouvelle édition d’"Art Brussels", devenue, au fil des ans, une des plus importantes foires d’art contemporain. Le public pourra la visiter, du 18 au 21 avril, et y découvrir ce que proposent 189 galeries internationales sélectionnées parmi les candidatures de 450 galeries. Elles présentent 2 000 artistes.

Nouveauté : à la suite du décès inopiné de Karen Renders, on a nommé un duo à la tête d’"Art Brussels" avec, cette fois, une directrice artistique, Katerina Gregos, à côté d’une directrice commerciale, Anne Lafère.

Katerina Gregos est née à Athènes en 1967, mais vit à Bruxelles. Elle est une des meilleures connaisseuses de l’art d’aujourd’hui et fut la commissaire, l’an dernier, de deux événements en Belgique : "Manifesta" à Genk, dans l’ex-mine de Waterschei, et "Newtopia", sur l’art et droits de l’homme, à Malines. Katerina Gregos fut d’abord la conseillère du grand collectionneur grec Dakis Joannou. Elle est arrivée à Bruxelles il y a sept ans - où elle vit toujours - pour devenir d’abord directrice du centre d’art Argos. Depuis, elle fut commissaire de nombreuses expositions dont le pavillon danois de la dernière Biennale de Venise, consacré à la liberté de pensée et de parole, et l’excellent Fotofestival de Mannheim et Heidelberg, il y a deux ans. Nous l’avons rencontrée.

A quoi sert une foire d’art contemporain ?

Cela sert l’économie de l’art et c’est important. Les artistes doivent gagner de l’argent, les galeristes doivent vendre, les collectionneurs doivent acheter. L’art a aussi besoin de l’argent. Une foire aide à ce que des collections se construisent, aide à se faire des réseaux, entraîne des contacts. Une foire est un lieu où on peut, public ou professionnel, accumuler des informations sur l’art en train de se faire.

C’est aussi une vitrine pour le public ?

Je lisais qu’à New York, les gens viennent moins dans les galeries, ils veulent des événements. Je ne suis pas d’accord avec cela, mais c’est une constatation et une foire devient un événement qui permet de voir ce qu’on ne verrait pas autrement. On est dans une culture du spectacle. Bien sûr, les foires sont aussi critiquées, on leur reproche la présentation et la marchandisation qui y régneraient.

Y a-t-il trop de foires ? On parle de 200 foires d’art contemporain dans le monde ?

Trop ? Mais se pose-t-on la question dans d’autres domaines : y a-t-il trop de football ? Ou trop de pop music ? On vit dans une époque du trop, du trop partout. On est gâté. Mais s’il y a un domaine où je trouve qu’on peut avoir trop, c’est l’art.

Trop souvent, y compris dans les médias, la valeur d’un artiste se ramène à son prix.

Ce n’est vrai que pour une toute petite partie du monde de l’art, l’équivalent du 1 % de riches dénoncé à "Occupy Wall Street". Ce monde économique est important mais il y a de nombreux autres mondes dans l’art et, moi-même, je travaille aussi, en dehors d’"Art Brussels", comme commissaire pour des espaces non commerciaux, des petits musées. Je sais que la valeur économique n’est pas le meilleur critère.

Il y a un an, vous nous parliez du lien entre art et politique : “Je crois profondément au lien entre art et politique par le biais du regard de l’artiste. Les artistes ne font pas de politique mais ils ont un regard artistique qui est par le fait même politique. Ils ont une autre manière de regarder le monde, plus critique, plus ouverte, plus poétique, plus transformatrice. Certes, c’est souvent un peu utopiste mais l’art et la culture sont le dernier espace libre où on peut encore imaginer un monde meilleur, un peu utopique mais qui puisse donner un peu d’espoir”. Diriger une foire d’art, n’est-ce pas un peu perdre son âme ?

Pas du tout. Mon rôle est d’y être directrice artistique et je n’ai pas d’intérêt économique dans la foire, je dois en améliorer la qualité artistique et j’ai travaillé à une meilleure présentation, en étroite collaboration avec les galeries participantes. Quand j’exposais Alfredo Jaar l’an dernier, à l’espace ING, c’est aussi un artiste qui doit vendre. C’est trop facile de critiquer les galeries mais qui dit que l’argent public est meilleur que l’argent privé ? Qui prétend que l’art n’aurait pas de relation avec l’économie ? Ce fut le cas depuis la Renaissance jusqu’à nos jours. Tous les musées actuels cherchent des sponsors privés. L’hypocrisie règne : ceux qui critiquent les foires d’art sont les premiers à réclamer des cartes VIP pour venir.

Comment voulez-vous agir sur la qualité ?

Dans une foire, c’est l’art qui a la première place et comment le mettre encore mieux en valeur ? Dans une foire, on peut faire des découvertes. Ne soyons pas snobs, aussi spécialiste qu’on soit, on peut découvrir plein de choses à la foire de Bruxelles. Le premier problème que j’ai rencontré est la présentation, qui ressemble trop à un supermarché où 200 galeries se succèdent. C’est fatigant et lassant. J’ai donc discuté avec les galeries pour que chacune soit une petite exposition, avec des choix, avec de l’air pour respirer, avec une cohérence. Même si 10 % seulement des galeries suivent ces conseils, on verra déjà la différence.

Comment se situe “Art Brussels” par rapport à d’autres foires ?

On ne peut pas concurrencer Bâle ou Frieze à Londres et New York, ni la Fiac à Paris, ils ont bien plus de moyens. Mais "Art Brussels" est une des cinq meilleures foires. Parce que ce n’est pas un lieu commercial agressif comme Londres ou Paris. Les visiteurs et collectionneurs qui viennent à Bruxelles sont engagés, sérieux, ce ne sont pas des oligarques. Ils prennent leur temps. Il y a un autre rythme à Bruxelles, on réfléchit davantage, les collectionneurs y ont un regard spécial, une meilleure connaissance. C’est eux qu’on vise et pas les "M’as-tu vu".

Vous aimez Bruxelles.

Je suis une immigrée culturelle qui habite depuis sept ans à Bruxelles. J’ai renoncé à la Grèce où il n’y a pas de vrai investissement dans l’art actuel, ni de l’Etat, ni du secteur privé. J’adore Bruxelles que je trouve être une des villes les plus sous-estimées d’Europe. On y trouve une grande richesse musicale, en danse, dans l’art, et cela sans que la ville soit prétentieuse. Elle garde ses secrets, elle n’est pas évidente, il faut la découvrir et j’adore cela. C’est une ville internationale, cosmopolite, avec un peu de chaos et de saleté, ce qu’une femme comme moi, venue du Sud, aime bien.

Vous voulez accroître les liens entre la foire et la ville avec ses galeries et lieux d’art ?

Comme il n’y a pas beaucoup d’événements de ce genre à Bruxelles, la foire offre un point focal qui place Bruxelles sur la carte de l’art international. On découvre dans la ville de nombreuses choses, plus modestes, mais rafraîchissantes. Le plus important étant le nombre d’artistes qui sont venus vivre à Bruxelles. Je voudrais que la foire ne soit pas comme une forteresse isolée mais qu’elle puisse travailler avec la ville. J’ai invité six institutions artistiques à occuper six emplacements non commerciaux à la foire (Komplot, (Sic), La Loge, etc.). Ils ont carte blanche et sont assurés de pouvoir profiter des 30 000 visiteurs attendus. J’ai aussi passé un accord avec le Beursschouwburg qui ouvrira un lieu dédié à la vidéo et aux films d’artistes tout au long de l’année. Je veux aussi démontrer que la foire n’est pas un moment superficiel mais que 90 % de ce qui s’y passe touche à l’art, en organisant des débats autour de l’art et des foires. Et les visiteurs peuvent voir les événements collatéraux sans nuire à la foire car, à Bruxelles, tout est très concentré.

Cette effervescence autour de l’art contemporain est paradoxale alors que la ville n’a plus ni musée d’art moderne ni musée d’art contemporain.

C’est un paradoxe de plus dans un pays surréaliste. Mais cela viendra un jour.

Que diriez-vous aux visiteurs qui hésitent à venir ?

Jetez vos préjugés, ouvrez-les yeux. Alors, il y aura plein de choses à découvrir, à regarder. Le prix n’est qu’une composante. Moi, j’ai rarement envie d’acheter quand je visite une foire. Et on peut acheter à tous les prix.

On a le sentiment que l’art contemporain est devenu conservateur ?

Oui, comme au niveau politique, les temps sont conservateurs, voire réactionnaires. Cela se reflète dans toute la société. Nous gardons encore l’idée de vivre dans une société libre, mais en réalité, la qualité de la démocratie change : l’Etat social diminue, la surveillance et la paranoïa croissent, ce sont devenus souvent des sociétés de la peur. En art aussi émerge une tendance formaliste attachée à la valeur des objets. Mais cela peut encore changer et il subsiste aussi un monde de l’art plus aventureux. Le "mainstream" est devenu trop "politiquement correct", ne voulant offenser personne. Or l’art ne doit pas être politiquement correct. La foire continue de présenter aussi de jeunes galeries soutenant de jeunes artistes. C’est très particulier à Bruxelles qui fonctionne comme un baromètre où on découvre la jeune création. On y voit aussi de grands commissaires internationaux, ce qui peut aider de jeunes artistes.

"Art Brussels" au Heysel, du 18 au 21 avril


"Art Brussels" au Heysel, du 18 au 21 avril

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