Beauté et apocalypse pour une Biennale des records

La Biennale de Venise semble ne pas connaître la crise, à première vue du moins. Elle s’est ouverte pour les professionnels et la presse en affichant une pluie de records. Visite guidée.

Beauté et apocalypse pour une Biennale des records
©DR
Guy Duplat

De notre envoyé spécial à Venise

La Biennale de Venise semble ne pas connaître la crise, à première vue du moins. Elle s’est ouverte pour les professionnels et la presse en affichant une pluie de records. Son commissaire, Massimiliano Gioni, l’annonce deux fois plus grande que les précédentes. Il y aurait 5 711 journalistes accrédités. Ceux qui auront la force de tout voir pourront admirer 4 500 œuvres. Jamais non plus, on n’a vu tant de yachts amarrés sur les quais, et même sur des quais provisoires construits au milieu du canal de la Giudecca. Grands comme des buildings, brillant chaque soir, des fêtes de riches oligarques, d’émirs du Golfe ou de milliardaires occidentaux. Plus grands, plus riches, que jamais, avec aussi de superbes voiliers hauts comme des clochers d’églises. La presse italienne a pris un malin plaisir à repérer les stars présentes, comme Leonardo Di Caprio dissimulé derrière sa casquette, Elton John, la princesse Caroline de Monaco, et, bien sûr, Salma Hayek, la belle-fille de François Pinault, le grand seigneur de Venise.

Jamais non plus, il n’y a eu autant de pavillons nationaux, 88 au total, soit dix de plus qu’il y a deux ans et surtout autant d’événements en marge. Même les amateurs d’art plus classique trouveront leur bonheur puisqu’au Palais des Doges, on présente pour la première fois, côte à côte, l’Olympia de Manet et son modèle, la "Vénus d’Urbino" du Titien.

Même les amateurs de potins sont gâtés, puisque l’évêché n’a pas apprécié du tout l’immense statue gonflable de 11 mètres de Marc Quinn, d’une femme nue sans bras, placée juste devant la façade de la basilique de San Giorgio.

Un succès paradoxal puisqu’on ne cesse, et les artistes d’abord, de dénoncer l’impasse écologique et sociale vers laquelle on fonce, l’obscénité du modèle ultralibéral dominant qui creuse les inégalités et fait de tout une marchandise, et les dangers du nationalisme dont les pavillons vénitiens sont pourtant l’archétype.

Mais, derrière ce clinquant, ces artistes nous parlent, comme rarement, du monde, de son délabrement, et évoquent des utopies ou des craintes apocalyptiques.

Et les meilleurs sont

Commençons par un choix subjectif des meilleurs pavillons.

Le plus poétique est celui des Etats-Unis que Sarah Sze a entièrement rempli par des structures proliférantes d’objets de rebut, d’une folle beauté. Elle a passé trois mois à collecter, à Venise, mille et un petits objets courants : tickets usagés de vaporetto, pierres, outils, etc. Avec cela, elle a bâti un monde qui s’échappe même hors du pavillon. Une belle image de ce que pourrait être le monde après que tout se sera écroulé et qu’il ne restera que le rebut.

Le plus sublime, mais nous sommes partial, est le pavillon belge où le grand arbre arraché de Berlinde De Bruyckere (16 mètres de long), a fortement impressionné les visiteurs qui s’attardent sur ce corps devenu cire peinte, aux striures rouges et vertes, doucement déposé sur des cousins et bande de tissus. Un moment de calme, de grande émotion et de beauté sidérante, comme après le passage de la peste noire.

Le plus direct est le pavillon chilien où Alfredo Jaar a placé une étendue d’eau verte, huileuse comme l’eau des canaux de Venise. A intervalles réguliers, une grande maquette de tous les Giardini, avec les pavillons nationaux parfaitement reproduits, émerge des eaux et, peu après, s’y enfonce à nouveau. Image superbe et symbolique du destin de cette mythologie vénitienne, voire de l’art en lui-même.

Le plus radical dans la vision apocalyptique est le pavillon espagnol dont Lara Almarcegui a étudié les composants architecturaux pour les réduire en d’énormes tas de pierres, verre, ciment et briques.

Le plus drôle est le pavillon russe. Vadim Zakharov y montre sa version du mythe de Danaé. Ici, les visiteurs sont arrosés d’une pluie de pièces d’or, recyclées par une machinerie gardée par des sbires dignes du KGB. Dans le mythe, Zeus séduisait Danaé par cette pluie d’or qui devenait son sperme divin. L’artiste russe se moque joyeusement de l’argent roi dans le monde de l’art.

Le plus subtil est le pavillon danois de Jesper Just, qui a totalement "détruit" le pavillon, reconstruit comme une ruine et y montre des films qui donnent le vertige sur des Noirs visitant un vrai remake de Paris construit réellement en Chine. De quoi totalement démythifier le patrimoine et le nationalisme.

Le plus fémi nin, volontairement excessif, est le bateau amarré devant les Giardini et affrété par la portugaise Joana Vasconcelos. Les soutes sont transformées en un utérus géant, chaud et sombre, rempli de protubérances en tricots et broderies illuminées de milliers de lampes LED tandis que sur le pont on entend, en live, une sublime chanteuse de fado. Apocalypse et beauté restent deux voies pour l’art.

Au Giardini, à l’Arsenal. Jusqu’au 24 novembre. Ouvert de 10h à 18h, sauf le lundi. Infos : www.biennale.org