Enveloppé d’une résille noire, gorgé de soleil

C’est un merveilleux cadeau que Marseille a reçu avec la création du Mucem, "Musée des civilisations de l’Europe et de la Méditerranée" qui devient d’emblée un pôle culturel majeur comme le Centre Pompidou de Metz ou le Louvre à Lens.

Guy Duplat Envoyé spécial à Marseille
Enveloppé d’une résille noire, gorgé de soleil
©AP

C’est un merveilleux cadeau que Marseille a reçu avec la création du Mucem, "Musée des civilisations de l’Europe et de la Méditerranée" qui devient d’emblée un pôle culturel majeur comme le Centre Pompidou de Metz ou le Louvre à Lens. Un lieu où sont montrées et débattues les grandes questions sociopolitiques de notre société et qui jouit d’une localisation et d’une architecture magnifiques.

Le Mucem est installé sur trois sites mais c’est le bâtiment "J4" (du nom du quai de Marseille, à l’entrée du Vieux- Port où il se trouve) qui attire tous les regards. Un grand parallélépipède de verre de 52 m de côté, dont les quatre étages sont tenus par des "arbres" de béton gris dont les branches se courbent voluptueusement. Le bâtiment est entouré d’un chemin qui en fait le tour comme dans une ziggourat et permet d’arriver sur le toit terrasse d’où la vue sur la mer et la ville est magnifique. Il est entouré d’une seconde peau, grisnoir, comme craquelée, un moucharabieh géant entourant tout le musée, une résille, un voile translucide en maille noire, un corail gris "directement inspiré par le paysage de Marseille et la mer", dit son architecte Rudy Ricciotti.

En se promenant dans le musée, cette résille de 15 000 mètres carrés crée des ombres mouvantes, une ambiance à beauté et de mystère. Du grand toit terrasse au 4e étage, tout en bois, ouvert sur le ciel, on peut se rendre au second site, en empruntant une passerelle de béton spécial, fine, haute, de 135 m de long, à 19 m au-dessus de l’eau. Une prouesse qui mène au Fort Saint-Jean, un site longtemps fermé et désormais rouvert, d’où la vue à nouveau est unique.

"Salafisme architectural"

Ce fort fut construit sur l’ancienne Commanderie des Hospitaliers de saint Jean de Jérusalem et date du XVIIe siècle. Ses salles abritent maintenant les collections du Mucem tandis que l’extérieur a été aménagé en promenade, faisant le tour du fort et descendant jusqu’au Vieux-Port en un grand jardin sec d’espèces diverses. Un troisième site est décentralisé, "le centre de conservation et de ressources", construit par les architectes Corinne Vezzoni et André Jolivet dans le quartier populaire de la Belle-de-Mai.

Au total, les trois sites offrent 44 000 mètres carrés !

Mais revenons à la prouesse de Rudy Ricciotti. Cet architecte du Sud, né en 1952 à Alger, dont le bureau de 30 personnes se trouve à Bandol, est un anarchiste chaleureux, un "anarcho-chrétien", dit-il de lui-même, un gouailleur, un poète. Il a réalisé ces dernières années des œuvres marquantes comme le département des arts de l’Islam au Louvre, en forme de tapis volant et le Pavillon noir à Aix-en-Provence, un bâtiment tout en verre pour la compagnie de danse Preljocaj.

Il aime provoquer verbalement, parlant de sa "gueule de métèque ", critiquant " le salafisme architectural" qu’il voit dans "le minimalisme de supermarché à la Rem Koolhaas. Le minimalisme, la déconstruction, sont des névroses qui se soignent avec des neuroleptiques. Sans faire intervenir l’argent public."

Il ne craint pas un certain lyrisme, et il ajoute : "Je n’ai pas peur de célébrer la beauté, alors qu’aujourd’hui, la beauté est suspecte, le récit est suspect, la figure est suspecte. " Il aime le risque et se remettre en question et tant pis pour ceux qui le critiquent. Il expliquait à Libération : "Je suis libre d’être couillon, d’être imprudent et ne suis pas courtisan. J’ai toujours refusé d’avoir la circonférence de la bouche au format exact de la bite du pouvoir. "

Chez Ricciotti, il y a toujours un mélange de provocation et de séduction, de radicalité et de sensibilité. Qui irrite ou qui plaît.

La Villa Méditerranée

Son Mucem a incontestablement une grande beauté. Pour le réaliser, il a dû innover avec l’aide de Lafarge, qui a dévelopé pour cet artiste du béton un matériau ultrarésistant permettant la résille et les deux passerelles : le "béton fibré ultra-performant" (BFUP), six à huit fois plus performant que le béton classique. La nuit, le J4 est illuminé par l’artiste Yann Kersalé qui lui donne l’image d’une lanterne géante, d’un signal dans la nuit à l’entrée de Marseille. Le Mucem est un projet de 167 millions d’euros, financé à 65 % par l’Etat. Il attend 300 000 visiteurs par an, et surtout, il replace Marseille sur la liste des grandes destinations culturelles.

Juste à côté, se dresse un autre tout nouveau bâtiment qui porte le nom de "Villa Méditerranée". De quoi semer la confusion. Mais les deux sont complémentaires. Si le Mucem est un musée avec des collections, des expos d’art et dépend de l’Etat, la "Villa" est un lieu de rencontres, débats, films, dépendant de la Région, sur toutes les formes de mobilités en Méditerranée, du commerce aux migrations. L’architecture de Stefano Boerri en est spectaculaire aussi avec son immense porte-à-faux de 40 mètres sur un bassin de 2000 mètres carrés dans lequel pénètre la mer. Il est construit comme un pont, avec une partie sous la mer et l’autre, suspendue dans le vide, retenue par des tirants pour résister aux vents.

De juin à oct., de 11 à 19 h, de nov. à avril, de 11 à 18 h. Vendredi jusqu’à 22 h

Sur le même sujet