L’Agneau mystique, un vrai polar

La grande restauration du chef-d'oeuvre fournit de nouvelles surprises.

Guy Duplat
L’Agneau mystique, un vrai polar
©Photo news

En septembre dernier a débuté le délicat et impressionnant travail de restauration de ce que beaucoup considèrent comme le plus beau tableau du monde : l’Agneau mystique réalisé en 1432 par les frères Jan et Hubert Van Eyck. L’opération continuera jusqu’en 2017 et se fera en trois phases. Chaque fois, un tiers du polyptyque quittera la cathédrale Saint-Bavon pour rejoindre pendant 20 mois le musée des Beaux-Arts de Gand et y être soumis à des examens approfondis et à un hyperdélicat travail de restauration. A terme, ce chef-d’œuvre retrouvera l’éclat de ses couleurs originales et la précision de ses détails les plus infimes qui faisaient des maîtres flamands, des maîtres de l’illusion picturale.

Mais ce travail de restauration mené par l’Irpa (institut royal du patrimoine artistique) est aussi un magnifique polar, esthétique et historique comme on le lira ci-après.

Avec "l’Agneau mystique", les frères Van Eyck inventèrent la peinture à l’huile et travaillèrent 12 ans à ce fabuleux retable et ses 24 peintures sur bois. D’après les statistiques, ce serait la deuxième peinture au monde la plus visitée, après la Joconde.

Jeudi, les responsables de la restauration ont fait un premier bilan après neuf mois de travaux. Ils ont travaillé sur huit panneaux, ceux de l’extérieur du retable, que l’on voit quand on ferme les volets de l’œuvre. Des panneaux "désolidarisés" de l’avant du retable quand, au XVIIIe siècle, il fut démembré afin de mieux vendre les deux faces séparément. Seuls les panneaux avec Adam et Eve n’ont pas été sciés, sans doute parce que leur nudité était jugée trop indécente pour être vendable.

Enlever le jauni

La première tâche fut de "nettoyer" ces panneaux des vernis successifs qui ont jauni avec le temps. On a d’abord délicatement enlevé les vernis cétones synthétiques qui avaient été appliqués après la grande restauration de 1951. Le résultat est frappant. Saint-Jean et Saint-Jean Baptiste ont été peints sous la forme d’illusions de sculptures dans des niches. Comme les frères Van Eyck voulaient montrer de la pierre de Bourgogne blanche, les figures devaient être blanches. Or, on les voyait toutes jaunes. Le vernis enlevé, les œuvres ont retrouvé leur blancheur et leurs détails. On redécouvre aussi les coups de pinceaux et les craquelures. On voit à la Vierge de l’Annonciation, au voile d’Elisabeth Boorlut, l’épouse du donateur, et aux saints qui les surmontent que le "lavage" des vernis permet de redonner blancheur, beauté et profondeur. C’est un tout autre tableau qui apparaît.

La question s’est ensuite posée de décider si on enlevait les vernis et surpeints accumulés pendant des siècles. Le comité de 20 experts internationaux, spécialistes de Van Eyck, qui suit l’opération, a choisi de continuer, même si, dans un premier temps, ça semble endommager le retable, en refaisant apparaître les lacunes (les trous) sous les surpeints. Il faudra ensuite délicatement réparer ces lacunes. Mais cette opération nous rapproche encore davantage des intentions initiales des Van Eyck. De plus, en se rapprochant des couches picturales initiales, on peut mieux les fixer, les recoller, colmater les fissures.

Le mystérieux quatrain

La restauration a aussi porté sur les cadres originaux qui faisaient partie intégrante de la peinture. On a découvert que sous les surpeints postérieurs, on avait encore des traces très bonnes de la polychromie initiale des cadres qui imitait la pierre.

L’étude a aussi révélé des points d’apparence minimes, mais capitaux pour l’histoire du tableau et donc, de l’art

D’abord, sur le célèbre quatrain, un texte en latin écrit sur le cadre et qui dit : "Hubert Van Eyck, le plus grand des peintres, commença ce travail, son frère Jan, second dans cet art, termina cette lourde tâche à la requête de Judocus Vijd. Par ce vers, celui-ci vous invite le 6 mai 1432 à admirer le travail accompli". Le dernier vers renferme un chronogramme qu’on déchiffre en additionnant la valeur numérique des caractères latins et cela forme le chiffre 1432.

Ce quatrain passionne les historiens. Qui l’a écrit ? Quand ? C’est ce texte qui évoque Hubert Van Eyck, qu’on ne connaît pas comme Jan. Etait-ce son frère ou un assistant de l’atelier de Jan Van Eyck ?

Jusqu’à présent, l’analyse stylistique du retable n’a pas permis de déterminer s’il y avait bien deux peintres. La restauration a dégagé le quatrain et montré que son écriture n’était pas celle qu’on croyait. Ce travail pourrait aider à dater le quatrain et le tableau.

Autre découverte, l’analyse dendrochronologique (la datation d’un bois par l’étude des "cercles" d’âge) des panneaux Adam et Eve, montre qu’une planche du panneau d’Eve provient du même arbre que le panneau inférieur du retable sur les pèlerins. Or, jusqu’à présent, on disait encore que la partie inférieure du retable avait été faite avant la supérieure.

Enfin, en cours de restauration, on a découvert, sous les couches de peinture, dans le dessin sous-jacent, derrière "Intérieur avec vue de la ville", un mystérieux visage.

Une expo, un livre

Tout cela donnera, en 2017, un retable qui aura retrouvé l’éclat de ses couleurs. La technique de Jan Van Eyck était éblouissante pour donner une totale illusion de réalité, et pour, grâce à des glacis successifs, faire entrer la lumière. Pour donner aux corps du volume, pour créer des ombres, pour faire vivre les visages, les peaux, pour donner un aspect hyperréaliste aux matières et à l’architecture

Rappelons que les visiteurs du musée peuvent assister, derrière une vitre, au travail des restaurateurs. En parallèle, une expo au Caermersklooster évoque les significations théologiques et philosophiques du retable. Un livre passionnant a été édité en trois langues : "L‘Agneau mystique se dévoile".Guy Duplat

Au musée des Beaux-Arts de Gand jusqu’en 2017 et en parallèle, une expo didactique sur l’Agneau mystique au Caermersklooster à Gand. Le site "closer to Van Eyck" permet d’admirer tous les détails du chef-d’œuvre

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