Vermeer et la musique : lumières intérieures

Les rapports secrets entre les différents types d’expression artistique sont source inépuisable de satisfactions. Entre la peinture et, plus globalement, les arts plastiques et la musique, les rencontres sont plus fréquentes qu’on ne l’imagine.

Roger Pierre Turine
Vermeer et la musique : lumières intérieures
©D.R.

Les rapports secrets entre les différents types d’expression artistique sont source inépuisable de satisfactions. Entre la peinture et, plus globalement, les arts plastiques et la musique, les rencontres sont plus fréquentes qu’on ne l’imagine. Récemment, à Bruxelles, au Palais des Beaux-Arts, une riche exposition avait réuni "Watteau et la musique" et des artistes de son époque. Or, bis non repetita mais néanmoins, la National Gallery londonienne place son été sous les auspices d’une rencontre attirante et subtile, lumineuse à bien des égards, entre Johannes Vermeer, peintre délicat s’il en fut, et cette musique qu’il nous illustre par l’intermédiaire de scènes de musiciens et musiciennes en veine d’ouvrage. En consacrant huit au moins de ses tableaux - sur un corpus qui n’en compte guère plus d’une trentaine - à des atmosphères emplies de ces réalités sonores, Johannes Vermeer (1632-1675) nous convie, alors qu’on ne sait pas grand-chose sur lui, à nous demander quels pouvaient être ses rapports avec la musique de son temps. Et, quelle différence déceler entre l’expo "Watteau et la musique" et celle de "Vermeer et la musique" ? Dans les deux cas, les maîtres à l’affiche de ces deux manifestations, Antoine Watteau (1684-1721) et Vermeer ont émergé ou émergent de sélections qui, à leurs côtés respectifs, proposent également des tableaux de leurs pairs les plus proches.

Arts plastiques et musique

On y trouve aussi des deux côtés des instruments de musique d’époque, tels à peu près qu’on les détaille dans les peintures et, à Londres, ils sont particulièrement exceptionnels. Un bon demi-siècle toutefois sépare les deux artistes, comme les différencie leur aire géographique de création, la France pour le premier, les Pays-Bas du Nord pour le second. La religion et ses implications dans la vie sociale sont un autre point de divergence entre eux. Les relations entre les arts plastiques et la musique seraient-elles liées à cet air du temps qui, de nos jours, s’efforce de combiner les particularités artistiques de disciplines plus ou moins sœurs comme ce fut le cas dans les années 1920, à l’époque du Bauhaus ? On peut le penser tout en reconnaissant que les plasticiens avouent souvent et volontiers les affinités qu’ils peuvent avoir prioritairement avec les musiciens. Tout, dans un certain art d’aborder la peinture, n’est-il pas, de fait, musique ou silence ?

Musique et silence

Ces deux pôles de notre perception auditive des réalités, des événements et des atmosphères sont à verser pareillement au dossier de notre adhésion, très personnelle on l’espère, aux expressions les plus susceptibles de nous rapprocher de vérités primordiales. "Vermeer et la musique" devrait nous aider à y voir plus clair et, dans la foulée, à mieux percer les secrets d’un art de dire, au moyen d’images, des couleurs et des lumières, les musiques qui chantent en nous. Moins ridicule qu’il y paraît : la peinture est en soi, très souvent, petite ou grande musique de l’âme. C’est toujours vrai de nos jours, de la peinture sérielle à la peinture pure, minimale et subjective. Vermeer aimait-il la musique ? Difficile à dire quand tout ce que l’on sait à son sujet tient en peu de mots et dates. A des imprécisions ou des informations lacunaires quant à sa vie, quant à son œuvre. Combien de tableaux a-t-il peint ? Nul ne sait. Trois de ses peintures sont signées et datées, une trentaine lui reviennent avec plus ou moins de certitude et une dizaine d’autres restent sujet à caution. C’est d’ailleurs le cas de l’une des cinq présentées à Londres. Vendu il y a environ deux ans à un collectionneur américain, le petit tableau, bijou en soi, "Jeune femme assise au virginal", de 1670-72, apparaît bien particulier avec son fond sans décor.

Les clous d’une exposition

Il n’en est pourtant pas moins typique de Vermeer, dans sa simplicité quasi métaphysique, sa dynamique entre jeux de plis (du vêtement) et rigueur des lignes. Comme dans un autre tableau de Vermeer, aussi présent à Londres, "La joueuse de guitare", de la même époque, la musicienne regarde de côté. Il en émane une lumière radieuse qui se distribue avec délicatesse entre les touches de couleur : rouge des rubans dans les cheveux, jaune de l’étole et de la robe, douceur presque incolore du visage. Cinq Vermeer sont le clou incontestable de la démonstration. Et nous en revenons à la question : Vermeer aimait-il la musique au point d’y faire allusion si souvent ? Les Pays-Bas du Nord étaient d’obédience protestante et la musique n’était pas bienvenue là-bas. Mais il semble que Vermeer ait, de son côté, adopté le catholicisme. Et cela pourrait expliquer sa propension à meubler ses intérieurs de scènes et d’objets avalisant des complicités musicales. On peut aussi, comme nous le laissions entendre, envisager la peinture de Vermeer comme une musique en soi. Musique toute intérieure. Musique de l’âme même. Au XVIIIe, au temps de Watteau et en France, la musique faisait, au contraire, partie d’une vie de fêtes, mondanités, frivolités. La peinture de Vermeer traverse les siècles par son immanence. Par sa présence indicible. Et si la musique y est présente matériellement, voyons-la surtout comme allégorie. Car la peinture de Vermeer est immatérielle. Elle est musique comme peut l’être, quatre siècles plus tard, une nature morte de Morandi. Comme l’était à son époque un intérieur d’église, habité de silence, de son compatriote Saenredam.

A trois côte à côte

Dans cet art-là, peu importe le sujet. Peu importe le décor… Même s’il n’est jamais inutile. Tout est dans la peinture. Couleurs, lignes, lumière. Atmosphère et recueillement. A l’inverse d’un Morandi, il y a chez Vermeer une présence humaine. Mais elle est dématérialisée. Elle est évanescence. Elle est objet plastique avec quatre siècles d’avance. Trois de ses plus beaux tableaux occupent à trois un mur tout de bleu vêtu. Leurs dimensions sont identiques. "Jeune femme debout devant son virginal" et "Jeune femme assise au virginal", tous deux de 1670-72 et tous deux propriétés de la National Gallery. Le troisième, "La leçon de musique" fut peint dix ans plus tôt, il appartient à la collection royale. Trois perles, trois cadeaux. Ils justifient, à eux seuls et présentés ainsi, une visite émue. Vermeer et son bleu magique, son jaune automnal, ses lumières incidentes : des voix d’outre-terre galopent en vous. Aux côtés des Vermeer, il y a, bien choisis, quelques contemporains. Vermeer les éclabousse tous de sa musique chromatique et spirituelle. Ce sont des grands peintres pourtant. Mais, comme aux côtés de Rembrandt, il ne faisait pas bon côtoyer Vermeer, pourtant homme discret, réservé, solitaire. On vous laisse découvrir ces artistes d’une époque créatrice. N’oubliez toutefois pas de regarder plus attentivement "Une femme jouant du clavicorde" de Gerrit Dou; deux Gabriel Metsu : "Homme et femme assis près d’un virginal" et "Femme assise près d’un homme jouant du violon"; enfin, de Carel Fabritius, "Une vue de Delft avec instrument de musique contre un mur". La peinture au parfum.

The National Gallery, Londres. Jusqu’au 8 septembre, tous les jours, de 10 à 18h, le vendredi, de 10 à 21h.Catalogue "Vermeer and Music - The Art of Love and Leisure", par Marjorie E. Wieseman, 80 pages en couleur, environ 10 livres. Infos : www.nationalgallery.org.uk Londres avec Eurostar dix fois par jour, en deux heures. Tarifs culturels avantageux selon promotions : www.eurostar.com


Image: "La joueuse de guitare", 1672, huile sur toile, 53 x 46,3 cm

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