Six beaux vaisseaux de l’art contemporain

Le réseau de 23 Fracs (fonds régional d’art contemporain), créé il y a 30 ans en France, expérience unique en Europe. Un soutien à la création contemporaine et diffusion vers tous les publics. Six Fracs héritent, cette année, de nouveaux bâtiments construits par les plus grands architectes.

Six beaux vaisseaux de l’art contemporain
Guy Duplat Envoyé spécial à Marseille

Dans le contexte général de crise des budgets culturels, la création en France, de six nouveaux centres d’art contemporain construits par de grands architectes, fait figure d’exception. Ces six Fracs (Fonds régional d’art contemporain) dit "de seconde génération" s’ouvrent cette année. Nous avons visité celui de Marseille, inauguré en juin.

Le "Frac Paca" (Provence Alpes Côte d’Azur) fut longtemps installé dans un ancien bâtiment près de la Vieille Charité. Il a déménagé dans un beau nouveau bâtiment qui se dresse près du port, dans le quartier de la Joliette, juste entre les quartiers dits difficiles habités par les Comoriens et le bord de mer, en pleine rénovation et "gentryfication" (le projet "Euroméditerranée"). On est là à quelques centaines de mètres à peine du nouveau Mucem, le musée de la Méditerranée inauguré en juin. C’est l’architecte japonais Kengo Kuma qui fut choisi après un appel international. Il y a construit le seul Frac implanté en "hypercentre" ville comme on dit, au point que les fenêtres des voisins donnent directement sur la cour intérieure du Frac.

Façade pixelisée

Le bâtiment se voit de loin grâce à sa façade "pixelisée". Mille cinq cents éléments de verre (deux plaques de verre émaillées superposées de 63 cmx126 cm) sont disposés toutes sous des angles différents, formant une double peau de verre, un filtre aérien tempérant la lumière extérieure et imposant la silhouette du bâtiment le long du boulevard. La façade s’ouvre à mi-hauteur, pour offrir une terrasse avec vue sur le port. "Nous sommes au cœur d’une ville qui génère toujours une grande tension, souligne le directeur du Frac Pascal Neveux, une tension autant positive que négative, dans une ville qui a toute une histoire et dont la pauvreté se montre en centre-ville."

L’intérieur du bâtiment (5750 mètres carrés pour un coût de 20 millions d’euros), doit offrir des réserves pour les collections, des espaces d’expositions, des ateliers d’artistes, des salles de médiation. Tout cela sur une parcelle triangulaire en centre-ville. Une gageure. Mais c’est cette localisation qui inspira l’architecte né en 1954 à Kanagawa et disciple de Tadao Ando. Il a voulu créer le contraire d’une citadelle de l’art, inventer un centre d’art ouvert à tous, qu’on voit de partout et duquel on voit vivre les habitants. "Ce qui m’a guidé dans le dessin, explique Kengo Kuma, c’est mon premier souvenir de Marseille quand j’étais étudiant et que j’y ai découvert la Cité radieuse de Le Corbusier avec son concept de rue dans le bâtiment. Je me souviens encore du choc que j’ai eu. Pour réaliser ce concept de rue ouverte, il était très important pour moi de retrouver la lumière de la Méditerranée. Une grande façade en verre n’aurait pas rendu cette lumière, il me fallait trouver un moyen d’exprimer une lumière multipolaire, multifacettes. Je l’ai trouvé par ces deux plaques de verres émaillés."

Kengo Kuma aime définir ainsi son bâtiment marseillais : "C’est un musée sans musée, un musée mouvant et vivant, dans lequel les œuvres sont en mobilité permanente (800 prêts par an) et s’inscrivent dans une logique de diffusion et d’interaction avec les publics."

Décentralisation

Il y a en France (y compris à la Réunion), 23 Fracs, depuis le Nord-Pas de Calais jusqu’à la Corse. Un système unique en Europe de décentralisation artistique instauré par Mitterrand, Jack Lang et la loi Deferre de 1982 sur la décentralisation administrative mais aussi culturelle. "Avant cela, rappelle Pascal Neveux, 98 % de l’art contemporain était concentré à Paris."

Après avoir été d’abord des Kunsthalle à l’allemande, les Fracs ont commencé à collectionner de l’art contemporain (le Frac de Marseille a un budget annuel de 2, 8 millions d’euros et 200000 euros par an pour des acquisitions). Leurs budgets limités les obligent à acheter très en amont quand les artistes ont encore des prix "sages".

Aujourd’hui, les 23 Fracs possèdent ensemble, 26000 œuvres de 4 200 artistes (dont 45 % d’artistes étrangers). La collection du Frac de Marseille compte 1 000 œuvres de 450 artistes. Les collections des Fracs forment le troisième ensemble de France quasi à égalité, en nombre d’œuvres, avec celles du Centre Pompidou et du CNAP, le centre national des arts plastiques.

On y trouve de tout, car les achats dépendent de la politique des directeurs des Fracs. A Marseille, les collections comprennent Soulages, Ben, Simon Hantaï, Orozco, Sophie Calle, etc. Depuis une dizaine d’années, ce Frac se concentre sur les artistes de la Méditerranée : Yto Barrada, le Marseillais Yazid Oulab qui expose pour l’instant au Frac Marseille, Akram Zaatari, Walid Raad, etc. On trouve dans d’autres Fracs, un Jeff Koons, des Richard Prince, Anish Kapoor ou Yan Pei-Ming qui sont devenus hors de prix s’il fallait les acheter aujourd’hui. Le Frac de Franche-Comté se spécialise dans l’art lié au temps, celui de la région du Centre, sur l’architecture.

Le financement des Fracs est mixte (Etat-Région), selon des clés qui varient d’un Frac à l’autre.

Les Fracs sont méconnues, voire critiquées, car leur rôle n’est pas d’organiser des expos, mais bien de soutenir la création contemporaine (ateliers d’artistes), de collectionner les artistes vivants, d’aider à la démocratisation culturelle en familiarisant le public avec les nouveaux codes esthétiques. Les Fracs prêtent leurs œuvres pour des centaines de projets, dans les écoles, les diverses collectivités, les prisons, etc., et organisent des médiations vers tous les publics, et d’abord scolaires. On a calculé que 1,2 million de personnes ont accès chaque année, aux expositions diverses autour des collections des Fracs. Souvent des publics peu habitués à l’art contemporain et éloignés des grandes expos parisiennes. Ce mode de décentralisation parfois critiquée et aux budgets désormais limités, tient toujours le coup mais les Fracs, comme les musées, devront innover, organiser des expos payantes, chercher des sponsors. Tout en continuant à prendre le risque de la création et de la démocratisation. Six des 23 Fracs ont eu la chance pour le 30e anniversaire des Fracs, de pouvoir déménager dans des nouveaux bâtiments construits par des "gestes" marquants (lire ci-dessus).