Quand Picasso réinvente la céramique

Pour les quarante ans de la mort de Picasso, Aubagne présente un superbe ensemble. Dans la galaxie Marseille-Provence 2013. La Chapelle des Pénitents Noirs accueille 160 pièces d’exception.

Quand Picasso réinvente la céramique
©D.R.
Roger Pierre Turine à Aubagne

La chapelle a été édifiée au XIe siècle et réaménagée au XIIIe et c’est dire si l’auguste demeure sacrée a du bel âge derrière elle. Pureté de lignes, un écrin rêvé pour le maître de l’art du XXe siècle, dont l’aura ne s’estompe point si l’on en croit les foules qui ne cessent de courir partout où ses œuvres font escale. Le soleil ne se coucherait-il donc jamais sur son royaume, comme s’en vantait un célèbre roi de France ?

Roi pour roi, celui-ci, enfant de Malaga et de Barcelone avant que d’être de Paris et de Mougins, s’est, jeune déjà, paré de couronnes qui lui seyaient en toute saison. Amuseur public, il aimait s’attifer de couvre-chefs qui le couvraient de masques et de facéties. Rigolo entre amis, Picasso devenait sérieux comme pape au travail. Travailleur forcené, il aura d’ailleurs tout inventé, ou réinventé, car il aimait aussi donner vie nouvelle aux exploits de ses devanciers, artisans ibères aussi bien que Velasquez. Peintre, sculpteur, dessinateur, graveur, Picasso toucha à tout avec la flamme du créateur sans filet.

C’est ainsi qu’il fut aussi céramiste à partir de 1947. Et, à dire vrai, l’art de la céramique ne s’en est jamais remis, tant Picasso lui insuffla une énergie inédite et foisonnante. L’exposition d’Aubagne, riche de pièces jamais vues issues, sans doute, pour la plupart, de la famille, est éblouissante.


65 ans, amoureux de Françoise

Amoureux de Françoise Gillot, Picasso rejoignait Vallauris, terre des céramistes, tout juste au lendemain de la guerre. Et, dans la foulée, une Méditerranée, mer ancestrale, qu’il ne devait plus quitter, s’accommodant de royales demeures à Antibes, Cannes, Vauvenargues, Mougins enfin, auprès de son ultime compagne, Jacqueline Roque.

Il serait faux de penser que Picasso découvrait ainsi, sur le tard, la céramique et les plaisirs de la terre glaise pétrie à pleines mains. La céramique l’a toujours connu et vice-versa. En sa jeunesse même, à Barcelone, Picasso s’en était épris d’abord au contact des antiques poteries ibériques, puis en voyant des Tanagra, et son bistrot favori, Les 4 Gats, était entièrement décoré de céramiques. À Paris même, auprès de Paco Durio, orfèvre céramiste et ami de Gauguin, il manifesta tôt, dès 1902, son intérêt… dans des dessins. Plus tard, en 1924, il eut un projet avec le céramiste Artigas et, en 1929, il réalisa des décorations pour des vases du frère de Kees Van Dongen. Des péripéties avant le grand saut et une déferlante de réalisations soutenues plus de dix ans durant.

À Vallauris, heureux et créateur, Picasso retrouvait ses racines, la Méditerranée et les belles céramiques des cuisines de son enfance. À cette époque, l’horrible guerre derrière lui, Picasso s’en retourna vers l’Antiquité, déclina des figures de faune, sortes d’autoportraits emplis de vigueur et de détermination. Et quand, l’été 1946, il visita l’expo des artisans de Vallauris et y rencontra les Ramié, des Lyonnais qui avaient créé l’entreprise de céramique Madura avec pour but de moderniser cet art populaire, sa décision tomba : il s’y accorderait de nouveaux défis.


L’utilitaire contourné

Picasso au four et au moulin, façon de parler, l’art de la céramique enclenche aussitôt la vitesse supérieure et ce qui n’était que vaisselle utilitaire se mue, sous sa patte de géant, en pièce d’art, et du plus grand, tout simplement. En prenant possession des Ateliers Madura, Picasso est arrivé avec, sous le bras, “pignates” (terme provençal pour des caquelons), assiettes et cruchons. Une façon bien à lui de dire “vous allez voir ce que vous allez voir !” Et en effet. Retravaillées avec des motifs antiques, figures rouges et noires comme chez les Grecs, poteries à la manière étrusque, voire fragments de terre cuite abîmée, qu’on croirait surgis de fouilles et qu’il réactualise, Picasso renoue avec une manière d’intervenir qu’il avait initiée, puis abandonnée, dès 1906, quand il avait décoré une “pignate” pour l’offrir à Apollinaire.


Inventaire éblouissant

Les quelque 160 céramiques picassiennes offertes au plaisir de nos yeux éblouis sont véritablement magnifiques. Un cadeau inestimable pour Marseille-Provence 2013. Une exposition phare. Tout y serait à citer si un tel inventaire ne risquait de ternir l’atmosphère autrement enveloppante et éblouissante d’un ensemble qui permet de mieux mesurer le talent, sinon le génie, d’un homme qui conférait à tout ce qu’il touchait une telle amplitude, qu’avec lui, les divers registres de l’art se mobilisaient d’un seul tenant, toutes techniques au rendez-vous.

Dédiée à la mémoire de Jojo Pous, hôte de Picasso à Collioure (environs d’Aubagne), cette exposition, sous commissariat de Joséphine Matamoros et Bruno Gaudichon, témoigne autant de la virtuosité que des accents profonds, presque sacrés, en tout cas réfléchis et soucieux d’universalité et, parfois, d’historicité, d’un homme qui rameutait à sa solde tous les paramètres esthétiques et visuels, peinture, gravure, sculpture notamment. Des “Tanagra” des années 1947-1948 sont des sculptures à part entière, réalisées au départ de dessins et, en technicien rompu à tous les exercices, Picasso les a parfois, selon son humeur, pourvues de parties rapportées, tels des cheveux à l’arrière d’une tête.

De la même période, un “Plat aux pigeons”, rectangulaire, en terre de faïence blanche cuite, révèle son décor aux engobes sous couverte. Épinglons un “Vase aux danseuses ou Bacchanale” de 1950 avec, référence qui situe bien à quel niveau Picasso agit, une amphore athénienne à col, terre cuite à figures noires, du troisième quart du VIe siècle avant Jésus-Christ et, d’Apulie, un plat à poissons, du IVe av. J.-C., en terre cuite aux figures rouges. En pendant ou à peu près, une “Bacchanale” de Picasso de 1950 sur vase moulé en relief, terre cuite rouge chamottée, peinte aux engobes. Faunes et centaures alimentèrent allégrement son imagination. Et Picasso d’oser tous azimuts. De 1957 date une “Corrida” sur un plat ovale en terre cuite blanche à bords festonnés à l’engobe noir sur fond à l’engobe blanc.


Le rite de la corrida

À Vallauris, Picasso avait retrouvé des exilés espagnols républicains et, avec eux, le rite de la corrida se retrouva de nouvelles aspirations. Au point qu’ils créèrent ensemble une saison taurine à Vallauris. Laquelle corrida et ses scènes tauromachiques devinrent, d’un seul coup de cape et d’épée, le fer de lance de la céramique de Picasso. Pendant dix bonnes années.

La femme – qui l’eût cru ? – ne fut jamais absente de ses préoccupations créatrices et, à cet égard, un visage de femme sur vase tripode, de 1950, fait pendant à un vase composite daté 2300-2000 av. J.-C. Interprétation des portraits du Fayoum, “Françoise au corsage imprimé”, de 1950 également, est une “Gazelle en terre cuite rouge chamottée avec décor peint à l’engobe noir, blanc et beige” toute d’élégance. Mais Jacqueline, un jour, remplaça Françoise qui en avait elle-même remplacé d’autres. Jacqueline qu’il rencontra chez Madura. Et du 22 janvier 1956 datent deux “Portrait de Jacqueline avec coiffe catalane”…

Ce même ensemble, conforté par les matrices de production, sera montré à la Cité de la Céramique à Sèvres à l’automne 2013.

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