Anvers: la Red Star, la voie de l’Amérique

Pendant 70 ans, 2,5 millions de personnes sont passées par Anvers pour chercher une vie meilleure en Amérique. Le nouveau et très beau musée de la “Red Star Line”, au bord de l’Escaut, raconte cette histoire pleine d’émotions.

Guy Duplat
Anvers: la Red Star, la voie de l’Amérique
©D.R.

C’est un musée magnifique et très émouvant qui s’ouvre à Anvers le 28 septembre après une inauguration par le Roi. Le musée Red Star Line porte le nom de la compagnie de transatlantiques qui de 1871 à 1934 transporta 2,5 millions d’immigrés vers les Etats-Unis. Le musée fait revivre toutes ces épopées courageuses, souvent douloureuses, de gens qui ont tout quitté pour tenter de trouver une vie meilleure en Amérique. Des histoires comme en vivent aujourd’hui, les immigrants du XXIe siècle tentant leur chance en Europe, comme le rappelle le musée.

Dix pour cent de ces immigrés étaient Belges, dont de nombrux venus du Hainaut. Mais la plupart des immigrés venaient d’Europe de l’Est de Russie, souvent des Juifs fuyant la misère et les pogroms.

La Red Star Line avaient ses énormes paquebots de 200 m de long, fumant sur l’horizon, amarrés quai du Rhin. Ils s’appelaient Belgenland, Vaderland ou Westernland et traversaient l’Atlantique en dix jours avec ses passagers de 3e classe entassés dans les ponts inférieurs et les riches vivant une traversée de grand luxe sur les ponts supérieurs.

On n’imagine plus ce que fut cette aventure. En 1913, année record, il y eut 117 000 passagers partis d’Anvers pour l’Amérique.

Ce musée faillit ne jamais voir le jour. Les bâtiments de la Red Star Line étaient à l’abandon depuis 1934 quand la compagnie arrêta à cause des restrictions drastiques à l’immigration imposées par Franklin Roosevelt après la Grande Dépression.

Ces bâtiments de briques rouges sont au bout des quais, un peu plus loin que le Mas, le Museum aan de stroom, dans ce qui est encore une friche appelée à renaître.

La tour comme une cheminée de bateau

L’échevin de la Culture Philip Heylen (CD&V) a fait de ce musée un combat personnel et d’ores et déjà, le musée suscite aux Etats-Unis, un énorme intérêt. Une vaste campagne de pub veut amener les Américains à découvrir à Anvers, l’histoire leurs ancêtres migrants. Philip Heylen a trouvé les 18,5 millions d’euros pour rénover les lieux et construire le musée. La moitié payée par la ville, et avec la CMB (compagnie maritime belge) comme principal sponsor. Le bureau d’architecture américain Beyer Blinder Belle, qui travailla déjà sur le musée d’Ellis Island à NY, s’est occupé des travaux.

On est ému de se retrouver dans les lieux mêmes où tant de gens ont espéré, souffert, ont dû quitter leur famille, souvent pour simplement survivre. Les murs étaient là quand Einstein, Golda Meir ou le père de Fred Astaire y sont passés.

Les bâtiments restaurés sont surmontés d’une tour neuve, comme une cheminée de bateau inscrivant le musée dans le paysage et, du haut de celle-ci, on a une vue superbe sur la ville, le fleuve et le chemin que prirent jadis tous ces immigrants.

Douche anti-poux

Le parcours insiste d’abord sur les récits des immigrants eux-mêmes. On leur donne un visage, une histoire. Le scénographe, Christophe Gaeta, reproduit le chemin de ces hommes et femmes : l’agence de la Red Star à Varsovie qui vend les billets, l’arrivée à Anvers en wagons bondés, les contrôles médicaux très stricts imposés par les Etats-Unis. Si un immigré arrivait malade à New York, il devait retourner à Anvers au frais de la Red Star Line. Celle-ci faisait donc passer une visite médicale à chaque candidat : une heure, nu sous la douche désinfectante, shampoing anti-poux, vêtements et bagages désinfectés dans un four. On peut même sentir au musée, l’odeur de vinaigre du shampoing et d’essence du savon des douches.

Le musée a rassemblé les publicités anciennes de la compagnie, les objets des cabines de luxe et ceux des cabines de 3e classe. Les souvenirs des équipages (500 personnes par bateau). La scénographie nous fait sentir l’atmosphère sur le pont au milieu de l’océan. D’innombrables photos d’époque et documents administratifs sont chaque fois les traces de drames ou d’espoirs personnels. Une suite de joies et de peines, d’espérances et de nouveaux départs. Le parcours se termine quand l’immigrant arrive à Ellis Island, mais en réalité rien n’est encore joué et tout reste à faire pour lui s’il veut réussir en Amérique.

Une photo d’époque est particulièrement émouvante, avec une petite fille assise tenant en évidence son billet pour le Canada. Le poète Bernard Dewulf lui a dédié ce poème : Quelque chose d’immense en elle fixe le bout de la grande eau. Là l’attend un Canada. Elle a plié sa Pologne, elle s’en vêtira là-bas. Car là-bas, elle devient femme, une mère dans une langue étrangère, contenue dans deux vies, vivant toujours de l’autre côté et quand il se fait tard dans les chambres du Canada, quelque chose d’immense en elle fixe toujours le bout de la grande eau.

Cette histoire si bouleversante des immigrants est magnifiquement résumée dans un film d’Hans Op de Beeck créé pour le musée, et tourné avec 500 figurants.

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