Jordaens va enfin séduire Paris

Jacques Jordaens fut souvent relégué derrière ses glorieux contemporains Rubens et Van Dijck. Mais il était leur égal, peintre fabuleux influencé aussi par Le Caravage et les Vénitiens. Le Petit Palais lui rend un grand hommage.

Jordaens va enfin séduire Paris
©lukas art in flanders Humo Maertens
Guy Duplat, envoyé spécial à Paris

La grande et superbe exposition Jordaens qui s’est ouverte au Petit Palais à Paris donnera aux Français, mais aussi aux Belges, une image toute neuve et passionnante de Jordaens. Avec 150 œuvres, souvent majeures, venues des plus grands musées du monde, elle montre le talent de Jordaens non seulement dans les scènes de genre, mais aussi dans les tableaux religieux et mythologiques, comme l’avait déjà brillamment démontré l’an dernier l’excellente exposition "Jordaens et l’Antiquité" au musée des Beaux-Arts de Bruxelles.

Le cadre prestigieux du Petit Palais permet une scénographie très belle, montrant d’abord Anvers à cette époque, le peintre dans son milieu, puis une église et enfin les grands tableaux.

Dès le début du parcours, on découvre le chef-d’œuvre venu du Prado : "Jordaens et sa famille" (photo en bas à droite), où il se peint en pied, le luth à la main avec les attributs de la noblesse, dont il n’était pourtant pas membre. Mais il avait une haute idée de lui-même et un grand succès qui la justifiait. Les grands tableaux de ripailles incroyables ("Le Roi boit") fustigeant la société et la raillant étaient désirés et achetés par la haute aristocratie qui pouvait se les payer et se réservait ces peintures "subversives".

Jacques et pas Jacob

Les clichés sont nombreux et tenaces quand on parle de la triade fantastique des peintres anversois du XVIIe siècle : Rubens (1577-1640) est le pur génie, l’humaniste diplomate et voyageur; Van Dijck (1599-1641) est le surdoué précoce, le portraitiste des rois et des nobles; et Jordaens (1593-1678) serait, à côté d’eux, l’homme simple, pas très intellectuel, un bourgeois flamand travailleur, joyeux et jouisseur, suiveur de Rubens. Dans la foulée des philosophes du XIXe siècle (comme Hyppolyte Taine), on a identifié des artistes à leur "peuple" et les vertus de Jordaens seraient celles, par excellence, des Belges. L’Etat belge se l’est approprié, fêtant Jordaens en 1905 pour le 75e anniversaire du pays. La première monographie du peintre sortit seulement alors et insistait sur l’archétype du Belge que serait Jordaens. Le mouvement flamand s’y est mis aussi par la suite, pour reprendre à son compte la figure de Jordaens, fêté pour la dernière fois en 1993 à Anvers, quand la ville portuaire fut ville européenne de la culture. En 1953, Leo Van Puyvelde écrivait encore : "Jordaens concrétise véritablement le sain équilibre, l’activité inlassable de la classe bourgeoise flamande de son temps. Il en gardera d’ailleurs toujours la mentalité un peu terre à terre."

Mais cette image est fausse. Jordaens était un homme riche, cultivé, connaissant bien l’art antique, bien au fait des stratégies de l’art. D’abord, et c’est plus qu’un détail, il ne se prénommait pas Jacob comme on le répétait depuis un siècle et demi car ce prénom ferait plus flamand, mais il s’appelait et signait, même en néerlandais, "Jacques Jordaens". Il s’est fait appeler un moment Jacob en fin de vie, quand il veut marquer sa conversion (dangereuse) au calvinisme.

Très au fait des Italiens

Jordaens était un grand bourgeois fortuné. Sa famille avait fait fortune dans le textile et il fit un "beau mariage" avec la fille de son maître en peinture, Adam Van Noort. Jordaens fera partie des 400 personnes les plus fortunées d’Anvers. Sa clientèle ne comptait pas que des bourgeois enrichis mais aussi des nobles.

Certes, il ne fit jamais le voyage à Rome (Rubens ne le fera que relativement âgé), car son mariage précoce et ses charges de famille l’en empêchèrent. Mais il était parfaitement au fait de l’art antique et de l’art italien.

A l’exposition du Petit Palais, on voit nombre de tableaux exprimant l’influence du Caravage sur Jordaens. Il connaissait le peintre italien. Un tableau du Caravage était arrivé à Anvers et on voit dans les tableaux de Jordaens de magnifiques jeux de mains, des clairs-obscurs d’ombres et de lumières, des plantes de pieds noircies par la route, comme chez Le Caravage. On voit aussi toute l’influence venue des peintres vénitiens dans la carnation des peaux, le traitement des corps.

Si, incontestablement, Jordaens fut influencé par Rubens, son art fut différent. Il mourut aussi près de 40 ans après Rubens, au terme d’une carrière extraordinairement longue de plus de 60 ans de peintures dont la fin fut, il est vrai, plus médiocre.

Pas de Courbet sans Jordaens

Inversement, on sent bien combien Jordaens influença de peintres plus modernes. Comme le dit l’excellent commissaire de cette exposition et spécialiste des peintres anversois, Alexis Merle du Bourg, Courbet s’explique largement par Jordaens. C’est en Belgique, chez le maître flamand, qu’il a vu ces corps nus à la source, bravant déjà les conventions bien pensantes. Quand on revoit à Paris, ses études de têtes venues du musée de Gand, on les découvre modernes, comme peintes par Delacroix. Si Jordaens est méconnu en France, il y est pourtant bien présent, car les troupes révolutionnaires ont largement pillé nos églises et ont volé de nombreux Jordaens, qui font aujourd’hui l’orgueil de bien des musées français.

Dans son importante production, on distingue un tiers de tableaux de scènes de genre (ce qu’on connaît en général de lui avec des ripailles dont "Le Roi boit"), un tiers de scènes religieuses et un tiers de tableaux évoquant l’Antiquité et la mythologie.

On retrouve souvent dans les tableaux de Jordaens cet aspect quasi bouffon, comparé à la tragédie qu’affectionnait plutôt Rubens. Celui-ci s’intéressait aux "héros", aux scènes héroïques, Jordaens, qui travailla un temps dans l’atelier de Rubens et bâtit ensuite son propre grand atelier, se focalisait sur l’homme et la nature humaine. Si l’un est le peintre baroque par excellence, le second est déjà plus empreint de caravagisme et des peintres vénitiens.

L’exposition montre nombre de chefs-d’œuvre : "La Sainte Famille" venue de Southampton (photo à gauche); "Les quatre évangélistes" du Louvre où, grande nouveauté, il représente quatre hommes ordinaires sans aucun attribut d’évangéliste; la juxtaposition de deux versions d’Adam et Eve (musée de Toledo aux Etats-Unis et musée de Budapest); le magnifique "Mercure et Argus" du musée de Lyon, où le dieu n’est plus qu’un gamin aux pieds sales; les versions du "Roi boit"; le délire de chairs des filles de Cécrops (photo en haut à droite). Mais aussi des surprises, comme ce grand Christ en Croix venu de la Fondation Terninck à Anvers et rarement montré, ou ce carton gigantesque réalisé pour une joyeuse entrée. Ou encore les tapisseries somptueuses venues de Vienne. Toute une section de l’exposition est consacrée aux dessins de Jordaens, très sûrs et virtuoses.

Si Jordaens avait deux sœurs béguines et un frère moine, lui optait de plus en plus pour le protestantisme. Le roi d’Espagne s’en prit à ses "écrits scandaleux" et refusa de l’anoblir. Il mourut à 84 ans, le même jour que sa fille, d’une épidémie sans doute de peste. Il fut enterré à Putte, juste au-delà de la frontière, en terre protestante.

Jordaens, la gloire d’Anvers, Petit Palais, Paris, jusqu’au 19 janvier. A Paris, avec Thalys en 1 h 20. 25 trajets par jour.

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