Europalia: les folies du Corps de l'Inde

Commissaire de l’exposition phare d’europalia.india, Naman P. Ahuja nous raconte comment il a conçu "Corps de l’Inde". C’est le projet le plus fou dont il ait entendu parler. La mort, la destinée, l’anthropologie et l’astrologie seront de la partie.

Entretien Laurence Bertels
Europalia: les folies du Corps de l'Inde
©AFP

En Inde, il portait la chemise blanche et ample, une tenue couleur locale qui lui allait comme un gant. En nos contrées, il garde son élégance, vestimentaire mais aussi oratoire. Lorsque Naman P.Ahuja, commissaire de l’exposition phare d’europalia.india, "Corps de l’Inde", prend la parole, tout le monde est suspendu à ses lèvres. Il nous parle, en coulisse, avant l’ouverture officielle ce 4 octobre, de la manière dont il a conçu une expo plutôt casse-pipe…

Vous êtes professeur associé d’art indien ancien et d’architecture à la Jawaharlal Nehru University. Vous concentrez vos recherches et votre enseignement sur l’iconographie indienne, la sculpture, l’architecture des temples et la peinture de la période des sultanats. D’où vous vient cette véritable passion pour l’art indien ?

J’ai grandi dans une famille impliquée dans l’art. La danse classique et la musique m’étaient familières. Ma mère travaillait dans le design et le textile mais elle dansait aussi. Et ma grand-mère était une diva de la danse classique. J’ai toujours été plongé dans les arts classiques et traditionnels. Ensuite, j’ai étudié l’histoire. L’histoire de l’art indien n’était pas enseignée en Inde. 

Où l’avez-vous donc apprise ? 

Je suis allé en Angleterre et j’ai eu beaucoup de difficultés pour obtenir un visa. Ils ne comprenaient pas, au consulat, que je veuille aller en Angleterre pour étudier l’histoire de mon pays. Pour moi, l’Angleterre a été une expérience formidable. J’ai fait mon doctorat puis j’ai eu un emploi de curateur (commissaire) au British Museum. Ensuite, à l’Ashmolean Museum d’Oxford, le plus vieux musée universitaire au monde, qui s’est intéressé très tôt à l’art indien. Sa collection est très importante. J’ai passé quatre ans là-bas et j’ai rédigé un catalogue sur cette collection d’antiquités indiennes. J’ai aussi enseigné à l’Université de Londres, au British Museum. Après dix années passées en Angleterre, j’ai décidé de rentrer en Inde. A ce moment-là, l’Université de Delhi venait de décider d’enseigner l’art indien. J’étais très heureux d’être à nouveau chez moi. 

Quelle a été votre réaction lorsqu’on vous a proposé de travailler pour Europalia et de devenir commissaire de l’exposition principale "Corps de l’Inde" ?

Je n’avais jamais rien entendu d’aussi fou de ma vie. Je ne parvenais pas à croire que c’était sérieux. J’étais complètement sidéré non seulement par la manière d’aborder le sujet mais aussi par le peu de temps dont nous disposions. Comment poser toute l’histoire d’un continent en une seule exposition et en un an, seulement. C’est le projet le plus fou dont j’ai entendu parler. D’habitude, il faut au moins quatre ou cinq ans pour monter une telle exposition. 

Quel en sera le fil rouge ?

C’était difficile à trouver. Je voulais d’abord faire un zoom sur une période mais Europalia voulait exposer la vérité sur l’Inde. Le défi consiste à capter cette vérité dans une exposition. Et en même temps être authentique. Le challenge était de ne pas être réducteur par rapport à une période, à un lieu, à une religion, à une caste. Sans oublier la culture populaire. Tous ces problèmes interagissent. Pour moi, c’est comme un concentré des recherches de toute ma vie ! J’ai accordé une grande importance à la musique indienne et cela m’a beaucoup aidé pour la peinture. Je veux rassembler la danse, la peinture et la musique. La peinture crée aussi une musique dans l’esprit. Je veux dire qu’il n’y a pas qu’une manière de connaître l’Inde. Il y a différents moyens de l’approcher, d’approcher son esthétique. Il n’y a pas un chemin mais il y a un corps, ce corps que l’on brûle quand on meurt. Les Indiens croient au karma. Pour eux, le corps est temporel et quand le corps s’en va, un autre corps accueillera l’âme. C’est un peu comme la vaisselle. On change simplement de tasse. Dans l’art européen, le corps est le centre de tout. 

Pourquoi le corps est-il toujours aussi tabou en Inde ?

Ils pensent que le corps doit finir en même temps que la vie. Chez les jains, religion indienne fondée au VIe siècle av.J-C, ce concept est très développé. Ils se demandent comment éteindre le corps. Dans certaines religions indiennes, les gens sont enterrés, dans d’autres, ils sont incinérés. Dans 90 % des cas, on brûle les corps. Il y a tellement d’approches différentes. Le bouddhisme va explorer toutes ces religions. 

Comment le thème de l’exposition a-t-il été reçu dans votre pays ?

Il y a eu beaucoup de réactions différentes. Les Européens veulent voir le corps comme dans le Kama-sutra. Ils s’attendent à voir des sculptures érotiques. Ils ne réalisent pas que l’exposition érotique n’est qu’une part d’une des salles. Par ailleurs, beaucoup de gens se demandent ce que veut dire "Corps de l’Inde". Est-ce bouddhiste ? Etant donné qu’il est impossible de mettre toute l’Inde en une seule exposition, chacun, dans les différentes communautés, se demande qui est exclu. Est-ce l’élite indienne ? L’Inde classique ? Pour surprendre, j’ai privilégié les contrastes : classique et populaire, le statut social du corps, sa pureté, surtout dans la communauté hindoue. J’ai créé dans chaque galerie beaucoup de points de vue pour montrer qu’il y a tant de chemins. Il n’y a pas une tradition. Je veux montrer qu’il y a autant de gens contrastés capables de vivre ensemble. Je vais parler de l’astrologie, de la mort, de la destinée. Qu’est-ce qu’un corps parfait ? Il y aura aussi beaucoup d’anthropologie, d’art et d’histoire dans cette expo. 

Est-ce pour cela que la ligne est thématique ?

Il y aura comme huit expositions, une dans chaque salle. On commence par la mort. Suivront l’absence de corps, la (re)naissance, les corps dans le cosmos, le corps idéal, héroïque, ascétique et l’extase. 

Pourquoi avez-vous choisi des pièces moins connues ?

Car je veux que les gens réalisent qu’il n’y a pas que les sculptures qu’ils voient tout le temps. Il y a donc des pièces de tout petits villages. C’est bien de faire des découvertes fantastiques. Certaines pièces ont été publiées il y a cent ans et n’ont pas été vues depuis lors. C’est intéressant de les faire sortir. Parfois, ma décision a été de demander au gouvernement de prendre ces statues plus au sérieux. J’espère que cela va aider à développer l’infrastructure, à bien conserver ces pièces. Si ces œuvres ne sont pas assez protégées, elles vont être abîmées. 

Qu’attendez-vous de cette exposition ?

Qu’elle soit aussi intéressante pour les Indiens que pour les Européens. Elle doit être une expérience pour tous. 

Les visiteurs repartiront-ils avec une autre image de l’Inde ?

Je l’espère. J’espère que l’expérience sera enrichissante. Pas seulement à propos de l’Inde mais aussi de la vie. Nous devons partager nos pensées philosophiques. J’espère vraiment que cette exposition va attirer l’attention du public ; que plus de personnes vont s’intéresser à l’art indien en Europe et en Inde. Toutes les universités européennes ont des cours d’art indien mais, à cause de la crise, ceux-ci pourraient disparaître. J’espère qu’ils vont se rendre compte qu’il faut connaître cette civilisation. Ce n’est pas possible d’arrêter l’art indien.


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