Georges Braque de long en large

Le Grand Palais, à Paris, propose une virée approfondie dans tout l’univers de Braque (1882-1963).

Roger Pierre Turine à Paris
Georges Braque de long en large

Courtisé de son temps, largement plébiscité, reconnu comme l’inventeur d’un Cubisme auquel adhéra aussitôt Picasso - au point de ne pouvoir dissocier l’un et l’autre en des peintures et collages qui ont innervé l’art moderne de pistes formelles nouvelles -, l’aura de Georges Braque était passée de mode. Et ce, contrairement à celle d’un Picasso, plus que jamais minotaure et porte-drapeau d’un siècle d’art qui renouvela de fond en comble notre façon d’entrevoir la créativité plastique. C’est dire si l’exposition Braque de cet automne vient à son heure. Elle rappelle à bon escient l’amplitude d’un ouvrage qui, loin de s’arrêter à une seule invention, sut se remettre en question, en avançant sans trop, justement, se poser de sottes questions.
L’expo s’ouvre sur un grand portrait de l’artiste. Un portrait de pied en cap, pris en son atelier en 1948 par Willy Maywald. Braque s’y montre avec superbe et satisfaction. C’est d’ailleurs l’époque où Nicolas de Staël le saluait comme "le plus grand des peintres vivants de ce monde". Il avait, il est vrai, de solides références à faire valoir : en 1908, il créait le Cubisme, tournant le dos aux peintures de plein air dont il avait pourtant fait son miel en ses débuts fauves. Et, en 1912, il osa un premier papier collé, renouvelant du même coup le rapport de la couleur et du dessin. Ce qui permet à la commissaire, Brigitte Leal, d’avancer que "du Fauvisme aux derniers Ateliers, l’œuvre entier de Braque oscille entre l’aventure et la méthode, la rigueur et l’émotion".

L’aventure sous contrôle

Œuvre sans anecdote ni pathos, le parcours de Braque fut à l’aune de sa vie, sereine et active, sage, sans fracas. Mais omniprésente. A un tel point qu’il n’y en eut longtemps que pour un Braque, devenu l’artiste de référence de la France sous De Gaulle et Malraux. Il eut, ensuite, revers de trop de médailles, à subir un purgatoire cadenassé par une critique qui envoya aux orties les artistes trop évidemment officialisés. On le constate en parcourant l’exposition : la solidité même de son apport ne méritait point l’ostracisme et cette rétrospective remet quelques pendules à l’heure. Fauve, sous l’influence de Matisse et de Derain aux abords de cette Méditerranée qui enchanta les peintres venus du Nord, il développa, vers 1906 et 1907, une peinture enflammée par la juxtaposition de touches charpentées et colorées - "Des petits cubes", disait Matisse. Ce qui laisse à supposer que le passage au vrai Cubisme se fit sans obstacle.

Les innovations s’approprient idéalement murs blancs et sols gris d’une scénographie limpide. "Maison et arbre" ou "Arbres à l’Estaque", de 1908, signent un premier Cubisme doux et chatoyant, ocre et vert d’eau, qui déconstruit les architectures. Puis, Picasso et Braque entrecroisent leurs recherches, créent une révolution esthétique par étapes. Eclatement de la forme, rejet de la perspective traditionnelle, colorations réduites aux gris, aux beiges. Braque, comme Picasso, privilégie alors les déclinaisons de camaïeux. Et voici "Le Sacré-Cœur", "Femme à la mandoline" ou "Femme lisant" des années 1909-1910. Pas question d’en rester là et c’est, dès 1912, l’aventure des papiers collés. Picasso ne sera pas en reste. Un souffle commun les transporte. "Pour nous, la mise au point de la couleur est arrivée avec les papiers collés. La dissociation de la couleur et de la forme…" Leur Cubisme évolue ensuite vers une forme qualifiée de "synthétique". C’est là qu’interviennent des aplats sombres ou travaillés en faux bois, sortes de pendant aux collages. Mais la guerre s’en vient, Braque est mobilisé, puis blessé et, quand il revient à la peinture en 1917, sa manière a changé. Il a écrit ses "Pensées et réflexions sur la peinture", en vertu de quoi il appartient à la règle de corriger l’émotion. Soutenu par le marchand Léonce Rosenberg et le poète Pierre Reverdy, Braque est à la une, peint des natures mortes, nus et canéphores.

Forme, couleur, matière

Sans renoncer à ses idéaux cubistes, l’artiste affirme un nouveau credo : "Le peintre pense en formes et en couleurs." Au Salon d’Automne de 1922, il surprend son monde avec ses "Canéphores" qui renvoient au monde grec et marquent un retour à l’ordre bien dans la note du temps. Ses natures mortes apparaissent plus décoratives et ses compositions, riches en métaphores, sont rythmées par des arabesques et des signes ornementaux. Vers la même époque, il illustre pour Ambroise Vollard la "Théogonie d’Hésiode", poète grec du VIIe siècle avant Jésus-Christ. Suivent seize gravures pour Maeght. Il y est question de la naissance de l’univers et de l’origine des dieux. C’est l’époque de sa consécration, une première monographie paraissant en 1934 sous la plume de Carl Einstein, à l’occasion d’une première rétrospective à la Kunsthalle de Bâle.

L’harmonie lui est un souci primordial, dont témoigne son "Grand intérieur à la palette" de 1942, de la riche collection Menil de Houston, ou "Le salon", de 1944, du Centre Pompidou. En 1948, il représente la France à la Biennale de Venise et des documents nous le montrent en complicité avec Paulhan, Char ou Saint John-Perse. Et la vie va, qui se raconte par séries de tableaux : les billards entre 1944 et 1949, les ateliers de 1949 à 1956, les oiseaux à partir de 1954, les derniers paysages après 1955. Des panoramas à perte de vue. La terre et le ciel parfois traversés de signes noirs ou blancs, oiseaux ou nuages. Paysages de Varengeville, où il se plaît à arpenter les falaises. C’est enlevé, direct, sauvage, tel ce "Paysage" de 1959 tout de bleu, gris et vert confondus. Et l’exposition de se conclure notamment avec deux dessins très silencieux et secrets de Braque sur son lit de mort par Giacometti.

Grand Palais, Entrée Champs-Elysées, Paris. Jusqu’au 6 janvier, du mercredi au samedi de 10 à 22h, le lundi et le dimanche de 10 à 20h. Important catalogue en couleurs (45 euros) et aussi : l’Album de l’exposition "Braque avec Picasso" par Pierre Daix (10 euros), "Braque l’expo" (toutes les œuvres en couleurs - 18,50 euros) et "Braque, un Autoportrait", un DVD de Michaël Gaumnitz. Quatre éditions de la RMN-Grand Palais.