Un clandestin au musée

A Charleroi, l’œuvre foisonnant de Marcel Mariën. Jubilatoire.

Bodson Jean-Marc
Un clandestin au musée

Parlant de la manière dont le surréaliste Marcel Mariën (qu’il a par ailleurs bien connu) produisait ses images, Xavier Canonne résume : "Si c’était de la photo, c’était bien, mais si c’était un autre médium, c’était bien aussi du moment que cela lui permette de retourner le monde".

On l’aura compris, "Le Passager clandestin", l’intitulé de l’exposition consacrée au benjamin du surréalisme en Belgique, se justifie pleinement. En effet, pour Mariën, la photographie n’était qu’un moyen parmi d’autres de susciter des idées, et sa place au musée de la Photographie semble donc bien être celle d’un clandestin. Mais un de ces clandestins qu’on invite finalement volontiers à sa table peu après l’avoir découvert, tant il a à nous dire.

Moult activités et démêlés

Par sa vie d’abord, avec une naissance en 1920 à Anvers d’un père flamand et d’une mère francophone ("et vice et versa", aimait-il préciser) et une seconde naissance, à savoir sa rencontre avec René Magritte et ceux qui l’entouraient en 1937. Avec surtout, à travers moult activités peu légales (trafic de lingots d’or, jeux truqués, écoulement de cette fausse monnaie qu’il attribuera à Magritte), moult voyages et aventures politiques (son séjour en Chine), moult démêlés avec la justice (ses compagnons se rebiffent), une intégrité intellectuelle rare.

Par son œuvre ensuite, multiforme et foisonnant comme le montre l’exposition à Charleroi. Avec un maniement des mots qui secoue les idées reçues au tréfonds de la syntaxe. A commencer par ses aphorismes dont quelques-uns trônent tout goguenards au-dessus des cimaises. Souvent pessimistes - "Un jour viendra où tous les hommes seront unis et heureux, mais ce ne seront plus les mêmes" - ils donnent toujours à penser : "Si Dieu existe, ça n’est pas de sa faute". Des mots que l’on retrouve sans cesse, soit sur les œuvres elles-mêmes, comme autant de boosters sur des fusées, soit en légendes ou titres comme il en confectionna tant pour les œuvres de Magritte. Des écrits importants - on pense notamment à "L’Activité surréaliste en Belgique (1924-1950)", l’ouvrage de référence sur l’histoire du surréalisme en Belgique publié en 1979 - qui ne lui vaudront pas que des amis et qui iront de pair avec une activité éditoriale impressionnante. Marcel Mariën dont il faut se souvenir qu’il publia de manière décisive l’œuvre de Paul Nougé, créa et dirigea de nombreuses revues (notamment la subversive et anticléricale "Les Lèvres nues") ainsi que le montre de manière exhaustive le catalogue de l’exposition en quelques pages illustrées de toutes les couvertures des parutions.

Des images qu’on peut toucher

Si ses mots provoquent des images mentales, l’œuvre de celui qui fut, tout un temps, le "benjamin" des surréalistes se donne surtout dans des images qu’on peut toucher, à tout le moins des yeux. C’est évidemment là la partie la plus jubilatoire de l’exposition. On y retrouve… "L’Introuvable" (1937), sa première création dont il doit le titre à Magritte et qui est en fait une monture de lunette pour un seul œil. On y découvre aussi, parmi d’autres, "Le Trou de mémoire", ce moulage de mains aux ongles vernis sauf un ; "Economie politique", une mappemonde miniature qui n’est pas sans rappeler celle plus tardive de Pol Pierart; "La Main aux lacs", reproduction toute blanche avec ses inscriptions "Garde", "Constance" et "Majeur"…

Que le film "L’Imitation du cinéma" du bouffeur de curés qu’était Mariën soit montré au jubé d’une des chapelles de l’ancien carmel ne manque vraiment pas de sel. Ne manquent que les grandes orgues pour cet opus qui fit tant scandale dans la Belgique encore très catholique de 1960 et qui fut vertement censuré. Il est vrai qu’il narrait les pérégrinations d’un jeune homme à la recherche d’une croix à sa taille après la lecture de "L’Imitation de Jésus-Christ". Notons que ce franc parti pris iconoclaste vis-à-vis de tout et de tous, qui fut le fil rouge de sa vie, Mariën se le réserva vis-à-vis de lui-même, de manière définitive. Sur sa tombe il est en effet inscrit : "Il n’y a aucun mérite à être quoi que ce soit".Jean-Marc Bodson

"Le Passager clandestin", œuvres de Marcel Mariën. Mont-sur-Marchienne, musée de la Photographie à Charleroi. 11, avenue Paul Pastur (GPS place des Essarts). Jusqu’au 19 janvier 2014, du mardi au dimanche, de 10h à 18h. Rens. : www.museephoto.be. Catalogue, Pandora Publishers, 432p., 900 illustrations, broché 49€ et relié, 69€.