Comment l’art peut répondre au tsunami et à Fukushima

A Nagoya, au Japon, se tient la grande Triennale d’art d’Aichi, comme une Documenta de Kassel à l’autre bout du monde. Avec comme thème, comment se secouer et se transformer après la grande catastrophe de mars 2011. Quelles questions et réponses peuvent apporter les artistes ?

Guy Duplat, envoyé spécial à Nagoya
Comment l’art peut répondre au tsunami et à Fukushima
©D.R.


Le 11 mars 2011, un tremblement de terre suivi d’un énorme tsunami frappait la côte est du Japon et, dans la foulée, les centrales nucléaires de Fukushima connaissaient un désastre dont les conséquences se font toujours sentir et dont l’importance reste encore largement inconnue. Le “Great East Japan earthquake” comme on l’appelle là-bas, reste dans tous les esprits. Il reste difficile d’organiser une événement artistique sans y référer. La grande Triennale d’art contemporain d’Aichi (dans la ville de Nagoya et la ville d’Okazaki) en a fait le cœur de son propos et a choisi 80 artistes d’une trentaine de pays sur le thème d’ “Awakening”, du réveil, de la secousse, “Sur quel sol reposons-nous ?” Le sous-titre est “Earth, memory and resurrection”, “Terre, mémoire et résurrection”.

“ Trop de Japonais voudraient oublier ces événements et retrouver la vie comme elle était avant, explique le commissaire, l’architecte Taro Igarashi. Il faut leur rappeler la portée de ces événements qui dépasse largement le seul Japon. Nous avons peut-être retrouvé un moment de stabilité, profitons-en pour réfléchir à la Terre, à nos vies et liens sociaux, à nos choix de société, pour être prêts pour les secousses nouvelles qui viendront inévitablement. L’art peut aider à cela.

Le grand artiste cubain, Alfredo Jaar, dont on avait vu l’an dernier une belle rétrospective à Bruxelles, a visité le site de Fukushima et en a fait une superbe installation. Il explique : “L’art et la culture sont les seuls espaces où la liberté existe encore. Les questions et réponses que la société se pose ne peuvent être trouvées que dans la liberté qu’offre la culture. A cette Triennale, des artistes et architectes peuvent imaginer un monde meilleur et poser des questions à la société.”

Le fantôme de la centrale

Au centre de Nagoya, 2,3 millions d’habitants, 3e ville du Japon, il y a le centre d’art de la préfecture d’Aichi, sorte de Bozar contemporain investi par des dizaines d’artistes. Sur les six étages du bâtiment, on voit inscrit en lignes jaunes, sur les sols et les murs, les dimensions exactes d’une centrale de Fukushima. Une idée de l’architecte Katsuiro Miyamoto pour inviter la centrale même au cœur du débat.

Aefrodo Jaar a choisi d’être au musée d’art de Nagoya. Il a travaillé avec l’architecte Jun Aoki qui a totalement bouleversé la circulation du musée. On entre par l’arrière, on ouvre des portes et en ferme d’autres. Pourquoi ? “Il reste trop de gens qui se persuadent que la vie dans laquelle nous sommes, finalement ne change pas et ne doit pas changer, que les musées aussi doivent rester comme ils sont. Or, je pense que le rôle de l’art et de l’architecture est de secouer tous ces stéréotypes et préjugés et d’amener par des changements, à voir les choses autrement”.

Alfredo Jaar fut très impressionné par les écoles frappées par le tsunami où il a vu les bancs et tableaux abandonnés et où régnait encore l’âme des victimes. Il a disposé au musée deux grandes salles vides avec aux murs, d’anciens tableaux verts d’école, sur lesquels il a fait écrire des vers d’un poète rescapé d’Hiroshima. L’impression est forte, avec entre les deux salles, dans un patio, en pleine lumière, un grand “bac” rempli de craies multicolores abandonnées ou prêtes pour une “résurrection”.

Bowling comme un tremblement

La Triennale accueille aussi du théâtre, de la danse, de l’opéra et, comme d’autres lieux, le “projet Fukushima”, créé par un trio de musiciens et de poètes, qui veulent créer régulièrement des événements musicaux et artistiques où les gens peuvent échanger leurs questions et imaginer l’avenir.

Comment reconstruire un monde meilleur ? Yoko Ono a placé partout dans la ville, un grand panneau : “ Joie de la vie”. Sur tout un étage d’un ancien bâtiment industriel de Nagoya, l’artiste Japonais Kohei Nawa a créé un paysage sans cesse mouvant et fragile mais beau et plein d’espoir quand même : des collines, des montagnes, des vallées de mousse d’eau blanche qui ne cessent de croître, de monter à deux, trois mètres de hauteur. Les visiteurs semblent bien petits dans ce paysage d’icebergs de mousse, d’un blanc éclatant dans l’obscurité de l’étage.

L’artiste anglais Richard Wilson, qui a aussi visité Fukushima, a imaginé dans un coin désaffecté du bâtiment, une vraie piste de bowling qui se met en marche, sort en porte-à-faux sur la rue, renverse les quilles et revient ensuite. “ C’est comme le mouvement d’une plaque tectonique, d’un tremblement de terre qui renverse tout mais revient au calme ensuite. Une manière de visualiser l’impossible.

Fragilité du monde et espoir. Fragilité comme cette œuvre du Chinois Feng Ha qui a placé au bout de centaines de fils, des maisons en carton qui forment une ville que la moindre brise fait bouger. Espoir que l’avenir puisse nous consoler comme le montrent deux grands moments plus musicaux qu’on avait vus à la Documenta de Kassel et à la Manifesta de Genk : la belgo-canadienne Janet Cardiff a placé 40 haut-parleurs tout autour d’une salle vide et qui reprennent les 40 voix d’un chœur ancien. Un moment magique comme l’est le film du Grec Mikhael Karikis et du Suisse Uriel Orlow. Ils ont retrouvé d’anciens mineurs anglais et les ont amenés sur le terrain de leur ancienne mine aujourd’hui rebouchée. Ils leur ont demandé de chanter, dans un chœur, les bruits qu’ils entendaient jadis, au fond des puits. Tout est dit dans ce film : la dureté de leurs expériences, la beauté de la nostalgie, la force d’une solidarité retrouvée dans le chœur.

L’apocalypse jouée chaque jour

Dans la petite ville d’Okasaki, à 30 minutes en train de Nagoya, la Triennale occupe un grand magasin en perte de vitesse. Plusieurs étages sont habités entièrement par les artistes. Les uns ont refait du toit, un espace tout blanc surmonté d’une trame quasi invisible juste au-dessus des têtes. D’autres, à l’étage en-dessous, choisissent le noir, la fumée, la lumière des phares, pour décrire une apocalypse où traînent des montagnes de vieux journaux sur lesquels des performeurs hagards viennent se coucher tels des SDF.

La jeune photographe Liego Shiga avait passé des mois à photographier les habitants de la petite ville de Kitakama. Or, celle-ci fut une des plus ravagée par le tsunami. Depuis, elle a agrandi 300 photos pour les disposer comme dans un labyrinthe d’où émerge le fantôme du passé. “J’ai réalisé concrètement, dit-elle, la difficulté terrible pour ces gens d’avoir perdu leurs liens avec la terre qu’ils avaient occupée depuis tant de générations.”

A Nagoya, on retrouve les grandes photographies de Mitch Epstein sur la présence de l’énergie dans nos villes et les liens troubles avec le pouvoir (la série “American Power”), le belge Nicolas Provost montre ses vidéos, des montages brillants qui réarrangent le réel en une grande chorégraphie, Thomas Hirschhorn a disposé son installation “Chambre calme avec larmes”, faite de matériaux légers comme un hôpital de MSF, un hommage, dit-il, aux victimes des Balkans et du sida. Le Hollandais Aernout Mik a lui aussi visité les régions sinistrées et en ramené un film et une installation de carton, qui reproduisent exactement, les salles où on accueillait dans la désorganisation, les victimes de la catastrophe. Le Japonais Fumiaki Aono, à côté, montre comment il a pu recycler quantité de déchets trouvés sur les lieux du tremblement de terre pour en faire d’impossibles autobus de bois ou des bateaux qui ne navigueront jamais. Mais, avec l’art, ces “déchets” retrouvent une “résurrection” possible, celle de la beauté.

L’Anglaise Cornelia Parker a suspendu en rond, une série de tubas et de cors écrasés qui ne donnent plus de sons, mais dont le ballet de leurs ombres projetés sur les murs donne la nostalgie du son…

Retour à la sagesse

Taro Igarashi, le commissaire, avait son bureau d’architecte dans une ville ravagée. Il fut déjà, le commissaire du pavillon japonais à la dernière Biennale d’architecture de Venise dont le thème était : “Comment les architectes peuvent répondre à la catastrophe du 11 mars”. Il explique qu’une Triennale comme celle-ci “ est un des lieux rares où les gens peuvent encore se rencontrer, se voir les uns, les autres, autour d’un projet comme cela pouvait se faire jadis dans les communautés villageoises et qui ne peut plus se faire dans nos villes.” Le Japon d’aujourd’hui n’a plus rien à voir avec l’arrogance technologique et économique dont il faisait encore preuve il y a dix ans à peine.

A Tokyo aussi, on pense que l’art a des choses à dire après la catastrophe. Le Mori museum perché au 54e étage d’une énorme tour dans le quartier branché de Roppongi, fait son expo-bilan de l’art japonais récent et a choisi de le faire dans la foulée d’une réflexion sur Fukushima. “Ces catastrophes ont montré l’inefficacité des valeurs de progrès liées, disait-on, à la rationalité et à la priorité à donner à l’économique. Alors que reviennent à l’avant-plan des connaissances anciennes du Japon sur l’importance de la nature et de la terre.” L’expo met en liens avec des artistes d’aujourd’hui, la force de contestation de certains artistes japonais dans les années 50 au lendemain de la guerre (les mouvements Gutaï et Mono-ha ressemblant à notre Arte Povera). Ces artistes d’alors et d’aujourd’hui remettent en cause semblablement, les idéologies qui ont contribué à la catastrophe.

Le Chinois Song Dong a réalisé à Nagoya, un paysage, un jardin japonais, fait des déchets du tsunami. Il explique qu’il veut montrer ainsi comment les gens peuvent améliorer leur vie grâce à l’art, c’est “ la sagesse de la pauvreté”, dit-il.