La révolution pour l’homme et la beauté

Le Louvre accueille une superbe expo sur la sculpture de la Renaissance.

La révolution pour l’homme et la beauté
©Staatliche Museum Zu Berlin
Guy Duplat

Le journal "Le Monde" le faisait justement remarquer : dans la foule d’expositions actuellement à Paris, souvent excellentes (Braque, Lichtenstein, Frida Kahlo etc.), une de plus belles risque d’être négligée : "Le printemps de la Renaissance, la sculpture et les arts à Florence 1400-1460". Une splendeur par les pièces montrées venant des grands musées et églises de Florence et des grands musées du monde. La figure centrale en est Donatello (1386-1466).

C’est aussi une exposition essentielle pour rappeler comment toute notre culture et notre vision du monde est née là, à cette époque, avec l’art et le rôle de l’humain, au centre de tout, débarrassé de la tutelle des lois moyenâgeuses, retrouvant l’homme de l’Antiquité. On dit parfois que notre époque de bouleversements généralisés, marquerait la fin de six siècles prodigieux, la fin d’une histoire humaine commencée à la Renaissance, à Florence.

Dès l’entrée, on est surpris par la taille de deux immenses têtes de chevaux en bronze, l’une, sculptée par Donatello pour une statue équestre qui ne se fit pas, et l’autre venant de l’art grec ancien.

Dans cette exposition dirigée par Marc Bormand, le conservateur en chef du département des sculptures, ce sont bien les sculptures qui sont au centre, un art alors majeur dominant, par lequel les révolutions artistiques et culturelles passeront.

Ces sculpteurs italiens ne venaient pas de nulle part. Il existait déjà une prérenaissance dont on voit des œuvres avec Nicola Pisano et Giotto, mélanges de gothique tardif et d’apports de l’Antiquité dont on connaissait déjà bien des sculptures. L’exposition montre souvent le "modèle" à côté de l’œuvre neuve.

Le duel du Baptistère

Le vrai départ de la révolution culturelle fut la construction de la Cathédrale et sa coupole par Brunelleschi (1377 -1446). On en montre la grande maquette originale, en bois. On organisa un concours pour les portes du Baptistère. Deux très jeunes sculpteurs sont priés de présenter un exemple de leur projet à un jury avec comme sujet "Le sacrifice d’Isaac". L’exposition montre exceptionnellement ces deux sculptures historiques. Il y a Lorenzo Ghiberti (1378-1455) qui l’emportera face à Brunelleschi. Tous les deux font preuve d’une grande virtuosité, avec une œuvre plus compacte et tourmentée chez le premier, plus "linéaire" chez le second. On voit comment ces sculpteurs se sont inspirés de modèles antiques placés à l’expo, à côté des deux bronzes : l’esclave enlevant une épine de son pied et un torse de centaure.

Florence est alors une république. Les Médicis ne viendront que plus tard. La force de la ville lui permet de créer une cité qui serait directement l’héritière de l’ancienne république romaine et qui servira de modèle ensuite pour les autres États italiens.

Les architectes et sculpteurs réaliseront alors leurs œuvres majeures. On admire - entre autres - deux énormes sculptures de près de 3 m de haut, côte à côte : Le "Saint Matthieu" en bronze, sévère, imposant, sculpté par Ghiberti en 1420, une gageure de fondre un aussi grand bronze. À côté, le "Saint Louis de Toulouse" sculpté par Donatello deux ans plus tard. Immense bronze doré, avec le tout jeune évêque intimidé par son ample costume et sa tiare sertie de pierres précieuses. Le drapé, le visage, les gestes des mains gantées y ont une force expressive inédite.

On voit aussi comment on récupère alors les "spiritelli", les angelots des sarcophages romains pour en faire des anges chrétiens, bien vivants, comme ceux de Donatello pour la chaire de la Cathédrale de Prato, qui servaient de candélabres.

Une vraie "avant-garde"

Les sculpteurs renaissants formaient une vraie avant-garde, stimulante, admirée du public bourgeois et des princes et qui fit très vite école à travers toute l’Italie. Ghiberti et Brunelleschi n’avaient pas 25 ans quand ils concourraient pour les portes du Baptistère.

Si la peinture renaissante s’empare des règles nouvelles de la perspective (avec Masaccio, Uccello, Piero della Francesca), la sculpture peut se présenter comme un tableau de marbre. On en voit deux exemples formidables de Donatello. "Saint Georges et le dragon" (1417), du musée du Bargello. Pour la première fois, la perspective y est sensible à ce point, autour d’un point de fuite, avec le décor de colonnes qui se transforment peu à peu en une forêt. Tout est d’une extrême finesse et le "flou" volontaire du fond, quand les arbres se mêlent au ciel, annonce déjà la technique du "sfumato" de Léonard de Vinci. L’autre exemple, prêté par le musée de Lille, est "La Banquet d’Hérode", vraie révolution spatiale où tous les personnages sont intégrés dans une architecture très complexe.

Un des grands moments de l’exposition est la succession des "Vierge et l’enfant". On y voit comment les modèles innovants des grands sculpteurs florentins ont envahi maisons et églises.

Regardez cette "Madone Pazzi" de Donatello (1420-1425, notre photo). Quelle humanité dans ce face-à-face tendre, front contre front, entre un enfant qui veut vivre et sa mère qui sait déjà le destin tragique qu’il aura. Et remarquez les mains de la Vierge qui aident à donner une grande intimité à cette union. Quinze ans plus tôt, Brunelleschi avait réalisé cette terre cuite polychromée (notre photo) où, là aussi, il y a chez la mère ce mélange de crainte et de tendresse qui bouleverse.

Les sculpteurs se mirent aussi au service des princes et grands bourgeois qui, tous, voulaient leur buste à la manière des empereurs romains, habillés d’une toge. Ces sculpteurs auraient parfois utilisé des masques de plâtre placés sur le visage de leurs modèles. On en voit de beaux exemples et l’exposition se termine par le magnifique buste, si délicat, de la jeune Marietta Strozzi, sculpté en 1464 par un des plus grands sculpteurs, Desiderio da Settignano. C’est la plus belle tête de jeune fille de la Renaissance avec celle, si belle, d’Ilaria par Jacopo della Quercia à Lucques.

Des portraits des hommes et des femmes de leur temps, fixés sur la vie, débarrassés des pesanteurs anciennes, en route vers un monde renaissant.



"Le printemps de la Renaissance", au Louvre, jusqu’au 6 janvier. Avec Thalys, Paris est à 1h20 de Bruxelles, 25 trajets par jour.

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