Millésimes artistiques en châteaux bordelais

Le Labottière pour Claude Lévêque, le Lescombes pour Jean-François Dubreuil.

Claude Lorent
Millésimes artistiques en châteaux bordelais
©AP

Les deux démarches sont radicalement différentes. L’une est rigoureusement abstraite, même si sa source sont les publications médiatiques journalières; la seconde, à travers images et objets, est insertion dans les rouages affectifs et sociaux. Tous deux, Jean-François Dubreuil (1946 – vit à Paris) d’une part, Claude Lévêque (1953 – vit à Montreuil/Paris) de l’autre, sont français, réputés internationalement et exposent en ce moment à Bordeaux où l’on attend la nomination de la nouvelle direction au CAPC, où le Frac Aquitaine disposera prochainement d’un nouvel espace et où, cas exceptionnel en ce temps de crise et de restrictions généralisées dans le culturel, le maire de la ville, Alain Juppé, a annoncé une augmentation substantielle du budget du soutien à la création ! Un exemple à suivre ?

Informations colorées

C’est une immense vague chromatique qui déferle lorsqu’on pénètre dans les salles blanches d’expo du château Lescombes. Les toiles de Jean-François Dubreuil, constructions abstraites de couleurs franches et vives déposées en aplats parfaits, dégagent une incroyable énergie et rayonnent dans la lumière ambiante. C’est un vrai festival dédié aux couleurs parmi lesquelles le rouge se porte régulièrement au premier plan. Cette peinture se positionne dans la mouvance de l’art concret et se traduit en abstractions au caractère rigoureusement géométrique, en forme de quadrilatères réguliers ou pas, en lignes tirées au cordeau, en contours de périmètres. Elle est exécutée selon un processus immuable qui assure la structure et la répartition des zones colorées. L’aléatoire intervenant par le tirage au sort de la plupart des couleurs puisque seuls le rouge et le noir sont prédéterminés respectivement aux photographies et à la publicité. De quoi parle-t-on ? De la répartition des espaces des pages de journaux quotidiens ! C’est exclusivement sur cette base que travaille le peintre qui traduit ainsi en formes, lignes et couleurs les nouvelles du jour, par séries qui traitent tantôt de la une, de l’ensemble du journal, des journaux d’une semaine… Sur ce principe qui ôte toute subjectivité aux œuvres, Jean-François Dubreuil réussit depuis près de quarante ans à livrer une infinie variété de propositions plastiques. L’exposition reprend également quelques travaux antérieurs, photos de presse et textes de presse agencés, détournés, qui indiquent l’origine de l’intérêt de l’artiste pour la presse papier.

Entre merveilleux et chaos

En occupant les différentes pièces du château Labottière en accord avec Ashok Adicéam, le commissaire, Claude Lévêque redéfinit l’architecture du lieu et réhabilite la décoration ancienne tout en les pervertissant par l’introduction de ses œuvres dont son néon “nous irons jusqu’au bout” est la phrase d’accueil. Il est vrai qu’au pied du perron, une voiture sur le toit, une Traction noire historique sinon mythique, semble fêter l’événement en musique et en arborant des guirlandes lumineuses. Etrange concordance entre l’accident présumé et l’ambiance festive qui se poursuit dans le hall où un abri en capots de voitures a été construit pour se réfugier ou se protéger à la lumière éclatante d’un lustre qui rappelle la splendeur châtelaine. Ambiguïté de situation et de message qui se poursuit dans la bibliothèque où quatre miroirs d’époques variées sont flanqués de quatre mots détonateurs de l’imaginaire : poison, fête, masque, fantôme. Tout cela se relie-t-il à une histoire inconnue dont les indices sont ici distillés ? Récit privé, arcanes du château, secret gardé, qui sait ce qui s’est passé ? Ailleurs, en bruit musical assourdissant (groupe de heavy-metal), une salle de pots d’échappement pendus intitulée “Le droit du plus fort” et, après un passage par l’évocation de l’enfance, des jeux et des rêves, dans la salle des peintures flamandes, un néon blanc posé sur un banc grossier supplie, “attends-moi”. Une nostalgie et une révolte tranquille, une aspiration au calme dans le chaos, s’associent dans ce parcours à l’image de ce volcan en fusion d’où émerge par enchantement la ligne d’un paisible visage néanmoins “Conquérant”. Un itinéraire partagé entre l’émotionnel émerveillé et taraudé.


Claude Lévêque. “Here I Rest/Mon repos au château”. Château Labottière, Institut culturel Bernard Magrez, 16 rue de Tivoli, 33000 Bordeaux. Jusqu’au 26 janvier. Du mercredi au dimanche de 14h à 19h.Jean-François Dubreuil. Rétrospective 1972 – 2013. Château Lescombes, centre d’art contemporain, 198 avenue du Taillan, 33320 Eysines (Bordeaux). Jusqu’au 15 décembre. De 14h à 18h. Fermé jours fériés.Pulications. J-F Dubreuil. 32 p., ill. coul., texte de Christine Bost et du commissaire Pierre Brana, Biographie. Ed château Lescombes. Claude Lévêque. Catalogue de l’expo. Coédition Institut Bernard Magrez – Ensba Paris.Claude Lévêque, “Mon repos au château”, 2013. En façade du château Labottière.

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