Jeanne d’Arc était-elle folle ?

Javier Téllez qui bénéfice d’une belle rétrospective au Smak à Gand, ne cesse de creuser la ligne si mince entre les "normaux" et les "marginalisés", les personnes privées de leurs droits, les outsiders. Une ligne souvent fixée par la seule loi du plus fort.

Duplat Guy
Jeanne d’Arc était-elle folle ?
©D.R.

Javier Téllez qui bénéfice d’une belle rétrospective au Smak à Gand, ne cesse de creuser la ligne si mince entre les "normaux" et les "marginalisés", les personnes privées de leurs droits, les outsiders. Une ligne souvent fixée par la seule loi du plus fort.

Nos sociétés ont largement oublié leurs malades mentaux, enfermés dans leurs camisoles médicamenteuses. En 1968, on voulait ouvrir les portes des hôpitaux, aujourd’hui, on préfère ne plus y penser.

Javier Téllez, né en 1969 à Valencia au Venezuela, et qui vit à New York et à Berlin est le fils de deux psychiatres et a donc grandi dans un environnement où les malades mentaux faisaient partie du quotidien.

Il a puisé dans cette expérience pour réaliser de nombreux films, reprenant souvent de grands classiques du cinéma, et qu’on a pu voir dans les plus grands musées. A Paris, à la Conciergerie qui expose une partie de la collection Pinault, le temps fort est son film autour de la folie de Jeanne d’Arc. Et à la dernière Documenta de Kassel, un des moments majeurs fut le film de Javier Téllez sur la conquête du Mexique et Antonin Artaud.

C’est dire que la rétrospective que lui consacre le Smak est justifiée (attention, si un fascicule donne des explications en français, les films sont en anglais non sous-titrés) Dans ses vidéos, Javier Téllez accorde une place centrale à des êtres d’ordinaire en marge de la société. Il explore la question de la normalité et de la différence et travaille souvent avec des acteurs non professionnels comme les patients des cliniques psychiatriques. Son travail renferme toujours une interrogation de la notion d’"étranger" ou d’"autre", doublée d’une réflexion sur le médium qu’est le film, abordée sous l’angle de l’histoire de l’art et du cinéma. L’exemple le plus emblématique de son travail est la "Passion de Jeanne d’Arc". On suit la double vidéo dans une sorte de chapelle de rideaux rouges. D’un côté, on projette le film de Dreyer sur la passion de Jeanne d’Arc, sublime film expressionniste de 1928, où Jeanne est condamnée au bûcher. Le film est entrecoupé de phrases imaginées par les malades mentaux du Rozelle Hospital de Sidney qui ont vu ce film à leur manière : Jeanne est comme une malade mentale enfermée dans un hôpital psychiatrique où personne ne veut entendre ses paroles. Et sur un second écran, faisant face au film de Dreyer, Téllez montre dix interviews de patientes (l’histoire de la psychiatrie est aussi une stigmatisation des femmes par les hommes). Celles-ci évoquent leurs souffrances, l’enfermement, les médicaments qui ont plein d’effets secondaires terrifiants, le fait de n’être pas écoutées. Déclarées schizophrènes, leurs paroles sont a priori délirantes. Le parallèle est fait entre l’intolérance de l’Inquisition face aux discours de Jeanne d’Arc et l’intolérance des psychiatres face aux discours des malades mentaux.

Javier Téllez reprend d’autres grands classiques comme "Le cabinet du docteur Caligari" et "Œdipe Roi" en les faisant interpréter par des malades mentaux, portant souvent des masques qui sont chez lui, le signe d’un jeu de rôles symbolisant la résistance aux préjugés sociaux et la stigmatisation des malades mentaux.

Artaud et le Mexique

"La conquête du Mexique" est un autre film marquant de Javier Téllez. Il y fait jouer les Indiens et les Espagnols par les patients de l’hôpital psychiatrique Fray Bernardino. Il fait le parallèle entre la colonisation du Mexique, Antonin Artaud et la maladie mentale dans un film très prenant qui avait été projeté à la Documenta de Kassel, dans une fausse grotte aztèque. Pour les conquistadores, les Indiens étaient des "fous" et Antonin Artaud qui voyagea chez les Tarahumaras du nord du Mexique, incarne à la fois la folie et le génie. À la fin du film de Téllez, un malade, jouant le rôle d’Artaud, lit sa "lettre enflammée aux directeurs des asiles", dans la salle vide du théâtre Simon Bolivar, sous les fresques de Diego Rivera.

Javier Téllez a aussi mené un long travail avec des malades de l’hôpital psychiatrique de Basse Californie, au Mexique. Il a construit avec eux un grand show avec banderoles et musique, les menant à la frontière des Etats-Unis, où symboliquement un "homme-obus" fut projeté au-dessus de la frontière. Téllez relie ainsi la fermeture des frontières et l’enfermement psychiatrique.

Javier Téllez quitte parfois la maladie mentale pour étudier d’autres handicaps, comme dans un beau film, inspiré d’un texte de Diderot, où il filme dix aveugles de naissance à Brooklyn, qui viennent caresser un éléphant et décrire ensuite ce qu’ils imaginent de lui. Les descriptions divergent toutes. Il n’y a pas une seule vérité. C’est tout le message de l’œuvre de Téllez.Guy Duplat

Javier Téllez au Smak, jusqu’au 26/01.

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