Black Power, black is beautiful

En vrai peintre, K. J. Marshall interroge la question raciale.

Guy Duplat
Black Power, black is beautiful

Peut-on être à la fois artiste et militant politique ? C’est ce que démontre Kerry James Marshall, peintre noir américain né à Chicago en 1955, dans la rétrospective que lui consacre le Muhka, le musée d’art contemporain, à Anvers. Toute son œuvre parle du sujet noir, de la condition difficile des Afro-Américains, de la persistance des inégalités sociales et raciales, mais il le fait sous une forme artistique brillante.

Si Kerry James Marshall (KJM) est aussi photographe, réalise des collages, présente des installations et des vidéos, il est avant tout peintre et c’est comme cela qu’il est le plus convaincant.

Comme peintre, il réexplore à sa manière l’histoire de l’art. On sait que celle-ci fut faite par les hommes blancs. Les femmes en ont été longtemps exclues. Et les Afro-Américains, de même, comme sujets aussi bien que comme artistes.

Dans ses œuvres, KJM montre le quotidien, comme dans cette fresque d’un groupe discutant devant une palissade. Mais surtout, il revisite les archétypes. D’abord, la figure du boy-scout qui incarne la bourgeoisie et la classe moyenne. Mais ici, le scout a la peau noire et il est auréolé de lumière car devenu scout, il est une sorte de super-héros d’avoir pu pénétrer dans ce saint des saints du scoutisme blanc et catholique.

Venus Negra

KJM s’immisce aussi du côté des Vénus et des saintes du calendrier. Il explique : "Jusqu’au moment où j’ai lu dans une bande dessinée mexicaine qu’une Vénus pouvait être noire, je n’avais jamais envisagé qu’une femme noire puisse être considérée comme une déesse de l’art et de la beauté". On sait comment longtemps la publicité vers les quartiers noirs américains (ou en Afrique) montrait la femme blanche comme seul idéal de beauté.

Dans ses tableaux, KJM représente cette "Venus Negra", sur fond noir et or, montrant un cœur comme dans l’iconographie ancienne, parfois faisant allusion à Linda, Cindy et Naomi, le trio des top models au milieu des années 90. Sa peinture veut aussi montrer que la beauté d’une femme noire peut être exprimée malgré la difficulté technique. Dans un autre tableau, "Black Star", il fait surgir une beauté noire d’un tableau qu’on croirait de Frank Stella. La "Black Star Line" était aussi le nom de la compagnie commerciale transatlantique qui proposait de ramener en Afrique les Afro-Américains qui le souhaitaient.

Il fait le même travail autour des saintes. Ses portraits sont entourés d’une auréole symbolisant l’innocence. Dans les années 90, cela avait un sens politique car de nombreux adolescents noirs des ghettos des grandes villes étaient assassinés dans les guerres des gangs ou arrêtés arbitrairement, sur la base de la seule couleur de leur peau.

Sur un grand tableau, montrant l’intérieur typique des Afro-Américains des années 70, KJM peint un Noir avec des ailes d’ange qui rend hommage à Martin Luther King.

KJM a construit d’immenses tampons encreurs pour écrire partout : "We shall overcome", "Black is beautiful" ou "Black power".

Dans ses photos, il continue ce combat. Quand il montre les médaillons des premiers esclaves et qu’il y met sa photo enfant ou dans ses belles photographies bleues où le sujet devient presque invisible, à l’image de la communauté noire dans la vie artistique.

Il va loin dans le message en montrant comment on passe de l’étoile juive des nazis à l’étoile à six branches des policiers américains.

Il revisite l’histoire de la peinture. Avec par exemple, "Nude" (notre photo) qui fait référence à l’"Olympia" de Manet avec une femme nue allongée, fixant le spectateur mais, contrairement à Manet, il n’y a plus ici de servante à ses côtés portant un bouquet de fleurs. Il a aussi repris un célèbre triptyque monumental du peintre Barnett Newman en le réinterprétant sous les couleurs du drapeau panafricain (rouge, noir, vert), avec les bandes de Newman, mais aussi, en filigrane, les mots de James Baldwin défendant Angela Davis inculpée à tort de meurtre dans les années 70.

Sa question est bien celle de l’art comme légitimation d’un système qui a imposé ses représentations, excluant une partie de la population de ses sujets et de ses artistes. L’art comme reflet d’une technique de marginalisation.

Mais répétons-le, KJM le dénonce en vrai artiste.


Muhka, Anvers, jusqu’au 2 février.

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