Mirages féeriques à l’Ikob

Fata Morgana, exposition premier choix de la nouvelle directrice de l’Ikob à Eupen.

Claude Lorent
Mirages féeriques à l’Ikob

Après la période de transition nécessaire au changement de direction du musée, la nouvelle directrice de l’Ikob, Maïté Vissault, signe sa première exposition d’une programmation réfléchie sur plusieurs années. Ce premier pas était donc attendu pour lui-même et pour ce qu’il représente en termes de perspectives de la politique muséale.

Sans qu’il constitue une rupture, le virage est cependant assez net. L’exposition, on le verra, conforte tout d’abord la place centrale de l’Ikob dans le contexte d’une Eurégio Rhin-Meuse qui comprend, outre la Belgique (germanophone, francophone et flamande), la France, les Pays-Bas, le Luxembourg et l’Allemagne. La thématique et le choix des artistes vont pleinement en ce sens. L’exposition marque aussi une volonté très nette de placer intellectuellement et artistiquement la barre à un niveau international, comme le fait par exemple avec succès et intelligence le Mudam à Luxembourg.

Par ce positionnement, l’institution, excentrée par rapport à Bruxelles mais proche de Liège, se place dans le même créneau que le MAC’s du Grand-Hornu ou que le Wiels bruxellois, même si les moyens ne sont certainement pas équivalents. La programmation annoncée pour 2014 : le duo Sophie Langohr/Jacques Charlier, les douze travaux d’Adrien Tirtiaux et le solo de Ruben Bellinkx sont d’ores et déjà des expositions attendues qui ne manqueront pas d’attirer l’attention, tant en Belgique qu’à l’étranger. Même si les bases posées étaient déjà solides, désormais on pourra compter davantage encore avec l’Ikob pour le rayonnement artistique.

Les espaces autres

L’exposition, qui regroupe 17 artistes d’origines diverses, se pose d’office dans le contexte même de la situation géographique, aussi linguistique, partant sociale, culturelle voire politique, de l’Ikob par la conception de sa présentation dans laquelle les œuvres sont clairement réparties en trois régions qui se distinguent par des tracés au sol et par les couleurs des cimaises, des interventions de Nicolas De Breuck et de Paul Schwer. Le dispositif mis en place autant que la thématique engendrée par le titre de l’expo, Fata Morgana, en appellent d’emblée à ces fameux "espaces autres" ou hétérotopies conçus par l’écrivain Michel Foucault qui désignait par là des espaces physiques, concrets, lieux d’accueil des utopies et de l’imaginaire. Et ce sont précisément ces espaces autres, mais inatteignables ceux-là, que développent les plasticiens en général et tout particulièrement ceux rassemblés dans l’expo.

On comprendra rapidement que le franchissement des frontières tracées au sol dans l’expo, pour passer d’une région chromatique à l’autre, d’un espace à l’autre, est une allégorie de la situation même de l’institution qui, en accueillant des artistes locaux, nationaux et des pays voisins, engage à des rencontres, des dialogues, des communications transfrontalières. Ce rassemblement, richesse par addition, conduit immanquablement à une série d’interrogations sur l’autre, les autres, les autres cultures, les autres réalités, conceptions, imaginations, rêves. Il n’est pas question ici de fusion ou d’intégration dans le sens d’assimilation, mais, au contraire, d’appréhension des autres dans leurs différences et leurs originalités, dans la multiplicité des pensées spécialement artistiques.

La fée Morgane

La légende nous dit que la fée Morgane avait le pouvoir de faire apparaître des sites inexistants comme des mirages qui conservent à jamais leur mystère. A travers leurs œuvres, les artistes disséminés dans les espaces font quasiment de même et forcent notre propre imaginaire à se développer face à leurs propositions. Ces espaces autres en dessins, vidéos, installations, photos énigmatiques, images diverses empruntées ou composées, collages, sculptures dont l’étrangeté prend le pas sur leur matérialité, voiles qui jouent des transparences, et autres interventions, sont autant d’énigmes soumises à nos questionnements sur ce que l’on regarde et tout autant à nos interrogations sur ce que ces œuvres peuvent nous suggérer en nous englobant ou en nous projetant dans des ailleurs potentiels.


Fata Morgana. Participants : Léon Vranken, Marcel Berlanger, Ulrike Rosenbach, Béatrice Balcou, Freek Wambacq, Koenraad Dedobbeleer, Ruben Bellinkx, Adrien Tirtiaux, Katrin Kamrau, Isa Melsheimer, Nicolas Moulin, Romain Van Wissen, Emmanuel Van der Auwera, Andreas Maria Fohr, Jacques Villeglé, Wim Catrysse et Benoit Platéus. Ikob, musée d’art contemporain d’Eupen, Rotenberg, 12, 4700 Eupen. Jusqu’au 6 avril. Du mardi au dimanche de 13 à 17h.