Place à la couleur construite de Jean Dewasne

Partisan d’un art installé là où passent les foules, le peintre sort de sa traversée du désert au Musée Matisse.

Place à la couleur construite de Jean Dewasne
Roger-Pierre Turine

Partisan d’un art installé là où passent les foules, le peintre sort de sa traversée du désert au Musée Matisse.

Sous-titré "De l’antisculpture à l’architecture", le tout Dewasne proposé au Musée du Cateau-Cambrésis, cher à Henri Matisse et à Auguste Herbin qui y sont révérés, s’inscrit très naturellement dans la foulée de la complicité formelle qui a pu exister entre le second hôte permanent des lieux, et un autre Nordiste, Jean Dewasne (1921-1999).

Mythia Dewasne, sa veuve, vient, en effet, de céder un fonds d’œuvres très important, complet et capital, à l’Etat français. Lequel l’a réparti entre divers musées de la région du Nord. Trois autres expositions se dérouleront, différentes de celle du Cateau, dans les musées de Cambrai ("Vers une peinture plane, 1939-1989") du 28 juin au 28 septembre, du LAAC de Dunkerke, du 11 octobre au 15 février 2015, enfin de Villeneuve-d’Ascq. Si Herbin peut être tenu pour le fondateur de l’abstraction construite, franc-tireur, Dewasne lui aura permis de prendre le large, de s’afficher à l’extérieur, de se monumentaliser, de s’affirmer partie prenante d’architectures audacieuses.

Né près de Lille, Jean Dewasne s’est voué à la création plastique après des études classiques et musicales, après aussi deux ans d’ateliers d’architecture aux Beaux-Arts de Paris.

La peinture pour option

La peinture prit le dessus. Mieux encore, en 1943 l’impétrant abandonnait toute figuration au bénéfice d’une abstraction construite qu’on pouvait déjà qualifier de pure et dure. Il milita pour elle aux côtés d’autres figures marquantes, Hartung, Poliakoff, Arp, de Staël notamment. Et il contribua, trois plus tard, à la mise sur pied du Salon des Réalités nouvelles de mèche avec Herbin. Sa première rétrospective fut l’œuvre d’un visionnaire, le Suisse Harald Szeemann, à la Kunsthalle de Berne en 1966. La rétrospective actuelle du Cateau s’argumente autour de la donation faite au musée d’œuvres très caractéristiques des années 1959 à 1989, une période marquée par le passage de Dewasne de la peinture dite de chevalet à une peinture destinée à l’architecture. Comme on le voit, battant et découvreur, l’artiste ne se satisfit jamais d’ouvrages gagnés d’avance. Audacieux, il innova, prit les murs des villes à témoin. On lui doit cette parole déterminante : "La véritable création façonne plutôt des étonnements que des évidences." Pure et dure, froide en apparence, la peinture de Dewasne n’a pourtant rien de dissuasif.

Une peinture chaleureuse

Cette peinture se reçoit même comme un cadeau. Et, à cet égard, la donatrice a eu cette belle envolée : "Face à cette peinture qu’on dit froide, il faut surtout dire avec quelle chaleur elle a été créée." Depuis sa mort, Dewasne était un peu oublié. Il faut dire que, refermé derrière lui, son atelier avait gardé au secret le travail d’une vie. S’il n’est plus montré, un artiste vit forcément un purgatoire. Cette donation essentielle vient raviver à bon escient la mémoire d’un homme que les vrais amateurs n’avaient pas perdu de vue. Fils d’ingénieur, ce qui aura eu une influence sur les quêtes de l’artiste, Dewasne fit d’abord cause commune avec Herbin, se consacra à la recherche de l’unité forme et couleur, mais avec, chez lui, une dimension mathématique. Il prôna une géométrie non euclidienne, selon laquelle des droites parallèles finissent par se rejoindre. Vers la même époque, il s’arma pour de l’anti-sculpture, partant du principe qu’un peintre reste un peintre, même quand il peint sur une surface qui n’est pas plane. Contrarié par l’alphabet plastique d’Herbin, pour lui trop systématique, Dewasne voulut aller au-delà. Au-delà du plan.

Isorel et peinture industrielle

Dès 1951, il recourt aux laques glycérophtaliques et, intitulée "L’apothéose de Marat", sa première œuvre peinte avec de la couleur industrielle sur panneau lui vaut le surnom de "Vinci du ripolin". Il invente dans la foulée ses premières anti-sculptures, des peintures qui se déploient sur des surfaces concaves ou convexes selon les principes de la géométrie non-euclidienne. Découvrant une Ferrari déclassée, il la désosse, la découpe, la peint, lignes et couleurs vives. L’œuvre est intitulée "Le tombeau d’Anton Webern". A l’époque, avec Jacobsen, Del Marle, Prouvé et Vasarely, il a fondé le groupe Espace. Plus que jamais il peint en trois dimensions des surfaces peintes côté pile et côté face. L’exposition témoigne à merveille de cette avancée conséquente. De ce presque cavalier seul qui finit par être le sien. En 1968, il représenta la France à la Biennale de Venise et, pour un bâtiment scolaire de Lille, créa une intégration de 2m x 88m, "La longue marche", en référence à Mao qu’en communiste il révérait. On n’en a retrouvé que quelques panneaux.

Un art pour le peuple

Le Musée du Cateau a hérité de 5 œuvres fondamentales, impressionnantes : les "Antisculptures", ses "Cerveaux mâles", des sérigraphies de la série "La longue marche", des sérigraphies de "Grenoble 72", la sculpture et l’ensemble des 32 panneaux qui constituent "L’Habitacle rouge", une pièce tridimensionnelle de 10 x 5 x 4 mètres, créée en 1972, qu’on revoit pour la première fois. Dewasne était devenu farouche partisan d’un art installé là où passent les foules. C’est lui qui conseilla aux architectes les couleurs des tuyaux du Centre Pompidou, à Paris. Et, quand, en 1989, l’architecte danois de la Grande Arche de la Défense, à Paris, J. Otto von Spreckelsen, fit appel à ses services, Dewasne créa la plus grande peinture murale jamais créée au monde : deux pièces en hauteur de 100 mètres d’élévation, soit 15 280 m2 de peinture. Au Cateau, une maquette vous permet de la voir en entier, ce qui n’est jamais le cas lorsque vous gravissez les 34 étages de la Grande Arche. Très documentée et achalandée de pièces déterminantes, la rétrospective Dewasne en surprendra plus d’un. Une réussite !

Musée Matisse, Palais Fénelon, Le Cateau-Cambrésis. Jusqu’au 9 juin.Infos : www.lenord.fr

Très beau catalogue édité par Somogy, 250 pages, 200 illustrations en couleurs, 35 €.