Rudy Riccioti: "Liège, camp retranché contre la barbarie"

On a découvert le nouveau musée « La Boverie », à Liège, de Rudy Ricciotti, architecte détonnant. Découvrez les photos de ce bâtiment.

Rudy Riccioti: "Liège, camp retranché contre la barbarie"
©Rene Habermacher
Entretien Guy Duplat

Rudy Ricciotti est un très grand architecte, grand prix national d’architecture en 2006, doublé d’un « bad boy », une « grande gueule ». Cet architecte du Sud, né en 1952 à Alger, d’un père ouvrier italien et dont le bureau de 30 personnes se trouve à Bandol, est un anarchiste chaleureux, un « anarcho-chrétien », dit-il de lui-même, un gouailleur, un poète.

Il a réalisé ces dernières années des œuvres marquantes comme le département des arts de l’Islam au Louvre, en forme de tapis volant et le Pavillon noir à Aix-en-Provence, un bâtiment tout en verre pour la compagnie de danse Preljocaj, le musée Cocteau à Marseille. Et surtout, la réussite formidable du Mucem à Marseille

Célébrer la beauté

Il aime provoquer verbalement, parlant de sa « gueule de métèque » , critiquant « le salafisme architectural » qu’il voit dans « le minimalisme de supermarché à la Rem Koolhaas. Le minimalisme, la déconstruction, sont des névroses qui se soignent avec des neuroleptiques. Sans faire intervenir l’argent public. »

Rudy Riccioti: "Liège, camp retranché contre la barbarie"
©Mark Verpoorten


Il ne craint pas un certain lyrisme, et il ajoute : « Je n’ai pas peur de célébrer la beauté, alors qu’aujourd’hui, la beauté est suspecte, le récit est suspect, la figure est suspecte. » Il aime le risque et se remettre en question et tant pis pour ceux qui le critiquent.

Chez Ricciotti, il y a toujours un mélange de provocation et de séduction, de radicalité et de sensibilité. Qui irrite ou qui plaît. Nous l’avons interrogé et ses réponses sont come toujours « fulgurantes ».

Qu'est ce qui vous a attiré dans ce projet?

L’humour Belge et les bistrots Liégeois.

Comment avez-vous traité le rapport entre l'ancien bâtiment et le nouveau? Quelle valeur à cet ancien bâtiment à vos yeux?

L’ancien est érotique et possède la valeur d’expérience. Le nouveau est sexy et recadre les ambitions métaphysiques du lieu.

Rudy Riccioti: "Liège, camp retranché contre la barbarie"
©Mark Verpoorten


Qu’a signifié l'emplacement sur une île? Le musée est-il comme un "bateau"?

Certes, mais le musée parle aussi au côté populaire de Liège vers la déviation de la Meuse.

Quel est le rôle d'un architecte d'un musée: créer une nouvelle icône dans la ville, une marque comme le Mucem à Marseille, ou alors, se mettre au service des œuvres? Les deux?

Faire juste, exact, contextuel. Refuser l’exil de la beauté et le cynisme. Donner une réalité populaire à l’exigence esthétique.

Quel lien voyez-vous avec la gare de Calatrava, la passerelle? Cela signe-t-il le renouveau de la ville?

Si lien il y a, il est politique et parle de l’énergie de la cité.

Rudy Riccioti: "Liège, camp retranché contre la barbarie"
©Mark Verpoorten


Comment jugez vous d'un oeil d'architecte, Liège et ce musée "La Boverie"?

J’adore Liège, camp retranché contre la barbarie pornographique de la globalisation. Une vraie cité avec des vrais gens, dans des vraies situations.

N'y a t il pas trop de nouveaux musées partout dans le monde ?

Mais non ! Le musée est une empreinte civilisationelle partagée. Sans musée, que reste-t-il pour prendre conscience de ce que nous sommes et de ce qui nous réunit ou diffère ? La finalité d’un musée est toujours politique.

Pour un architecte, faire un musée, c'est le mieux, c'est l'église du XXIe siècle ?

C’est déjà mieux que de faire une prison ! Mais effectivement, l’église du 21ème siècle je n’y avais pas pensé ? Il est vrai qu’un musée expose au regard des croyances récentes et met en tension. De là à dire que l’art contemporain c’est la messe, pourquoi pas ?

Avez-vous reçu "carte blanche" pour faire ce musée?

L’architecte est libre évidemment mais pas libre de mettre les pieds sur la table…

Rudy Riccioti: "Liège, camp retranché contre la barbarie"
©Marc Verpoorten



Le grand-père d’Anne Sinclair

Vendredi, a été présenté à la presse le futur musée « La Boverie » qui s’ouvrira à Liège le 5 mai prochain. Le grand architecte français Rudy Ricciotti a ajouté à l’ancien Mamac une aile tout en lumière et verre qui surplombe la berge de la Meuse vers la Dérivation. Il dit lui même, avoir traité l’ancien bâtiment avec « beaucoup d’effacement, de discrétion, de modestie ». Un très beau projet pour un coût de 23,5 millions. Une passerelle reliera le musée et le parc autour à la gare de Calatrava.

Nous avons déjà présenté l’important accord entre la ville de Liège et le Louvre et le contenu de la première exposition commune en mai. Intitulée « En plein air », elle parlera du rapport entre l’homme et la nature, le musée et sn parc à travers des oeuvres d’artistes aussi importants que Corot, Monet, Cézanne, Matisse, Léger, Picasso.

On a appris vendredi que l’expo suivante, du 22 septembre au 29 janvier sera exceptionnelle puisqu’on y verra la reconstitution partielle de la galerie mythique de Paul Rosenberg, le grand-père Anne Sinclair. Une soixantaine de chefs-d’oeuvre seront réunis qui évoqueront ce grand marchand d’art (1881-1959).

Le titre de l’expo, « 21 rue de la Boétie » renvoie d’ailleurs au titre du livre (chez Grasset) qu’Anne Sinclair a consacré à son grand-père. Une expo mêlant l’art et la civilisation avec des documents qu’on annonce exceptionnels (Paul Rosenberg fut spolié d’une partie de ses oeuvres sous l’occupation nazie) que Liège aura en primeur avant qu’elle ne soit exposée en février 2017, au Centre Pompidou.