L’architecte de La Boverie : "Liège est érotique" (PHOTOS)

Inauguration du musée La Boverie à Liège de l’architecte Rudy Ricciotti. Avec comme exposition inaugurale, « En plein air », avec Le Louvre, pleine de chefs d’œuvre. Un bel outil mais mal utilisé et qu’il faudra encore apprendre à apprivoiser.

Guy Duplat

Inauguration du musée La Boverie à Liège de l’architecte Rudy Ricciotti. Avec comme exposition inaugurale, « En plein air », avec Le Louvre, pleine de chefs d’œuvre. Un bel outil mais mal utilisé et qu’il faudra encore apprendre à apprivoiser.


Le soleil était de la fête mercredi pour l’ouverture du nouveau musée La Boverie à Liège, dans le parc du même nom. Depuis la gare de Calatrava jusqu’à la Médiacité de Ron Arad, Liège avait belle allure, avec sa tour des Finances, sa nouvelle passerelle au-dessus de la Meuse appelée « La belle liégeoise » et un parc en fleurs où sera bientôt inaugurée, rénovée, l’impressionnante tour cybernétique de Nicolas Schöffer de 52 m de haut.

Sur l’île entre la Meuse et sa dérivation, le musée remplace l’ancien musée d’art moderne et contemporain, le Mamac, fermé depuis 2013. Il s’appelle désormais « La Boverie » (ce nom vient du fait que jadis des bovins paissaient sur l’île).

L’architecte Rudy Ricciotti a choisi de maintenir ce bâtiment ancien : « Il fallait redonner confiance au patrimoine. ». Ajoutant même, avec le lyrisme qu’on lui connaît, qu’il faudrait classer ses fondations, « premier bâtiment avec des pieux Franki ».

L’ancien Mamac installé dans un bâtiment néoclassique construit en 1905 pour l’exposition universelle a été entièrement rénové, transformé et agrandi par le grand architecte du Mucem à Marseille en collaboration avec le cabinet liégeois p.HD. Tout l’intérieur a été remis à neuf, blanchi, et le sous-sol a été creusé d’1,5 m supplémentaire pour y créer un étage utilisé pour les collections permanentes.


On a oublié l’architecture

A ce musée rénové, il a adjoint une signature contemporaine sous la forme d’une grande aile vitrée face à la Meuse, de 1200 m2, avec des vitrages de 7,5 m de haut, posée sur des pilotis et intégrant des colonnes en forme de troncs d’arbres comme ceux qui longent le fleuve.

« Avec cette aile, explique Ricciotti, le musée regarde vers la dérivation et vers la partie la plus populaire de Liège. Il faudrait la laisser allumée toute la nuit pour que cette aile soit comme un sourire adressé à Liège. »

Les collections permanentes sont au sous-sol creusé et les expositions temporaires sont à l’étage. Ce projet porte la surface totale d’exposition à 5000 m2 et a coûté 27,6 millions d’euros.

Le tout a beaucoup d’allure mais il est encore impossible de juger cette architecture car la scénographie de la première exposition oublie et cache l’architecture. On a placé de grandes cimaises dans l’ancien bâtiment qui cachent sa beauté et l’aile vitrée est laissée quasi vide, avec seulement deux petits cubes dans lesquels on a placé des tableaux. Elle semble n’être là, actuellement, que pour y organiser des réceptions. Tout se passe comme si le musée avait été conçu pour être un centre d’art, avec de l’art contemporain et qu’on a décidé ensuite d’y mettre de l’Art moderne, avec des tableaux petits et intimes.

Rudy Ricciotti a ouvertement regretté que dans la toute petite salle annexe qui sera seule réservée aux artistes d’aujourd’hui, de grandes cimaises cachent quasi complètement la vue sur l’extérieur ! Pour son aile vitrée, il explique qu’il y verrait plutôt de la sculpture.

Paul Hautecler, l’architecte associé à Rudy Ricciotti s’est désolidarisé plus nettement de la scénographie choisie, précisant que le problème était qu’au départ, le nouveau musée avait été conçu pour de l’art contemporain.


Place au rock

Toujours provocateur, Ricciotti a ajouté « qu’entre deux expos le musée doit vivre. Il faut le laisser vide pour qu’on y entende les tam-tams et le rock, qu’on y fasse la fête ».

Les très riches collections du musée sont exposées dans l’étage inférieur avec une « galerie noire » pour y montrer les gravures et dessins. On se réjouit de les revoir comme on se réjouit de revoir près de l’entrée la magnifique fresque de Sol LeWitt, mais l’étage inférieur semble un peu étriqué comme si on était dans les réserves du musée. Question encore de scénographie ?

Il faudra juger de l’architecture à l’usage. Ce sera la tâche prioritaire du successeur de Jean-Marc Gay, le directeur des musées de Liège, en fin de mandat. Il devra avoir une vraie vision pour La Boverie qui tienne compte du potentiel architectural du nouveau musée, de la richesse des collections, des potentialités de l’accord avec le Louvre et ne pas oublier l’art contemporain idéal dans ce musée mais laissé pour l’instant à la portion plus congrue au grand dam d’une partie des artistes liégeois.


--> Musée de la Boverie, ouvert du mardi au dimanche de 10 18h.


« Le Belge combattant la vermine »

Rudy Ricciotti, grand prix national d’architecture en 2006, doublé d’un « bad boy », est une « grande gueule ». Cet architecte du Sud, né en 1952 à Alger, d’un père ouvrier italien et dont le bureau de 30 personnes se trouve à Bandol, est un anarchiste chaleureux, un « anarcho-chrétien », dit-il de lui-même, un gouailleur, un poète.

Il a réalisé ces dernières années des œuvres marquantes comme le département des arts de l’Islam au Louvre, en forme de tapis volant et le Pavillon noir à Aix-en-Provence, un bâtiment tout en verre pour la compagnie de danse Preljocaj, le musée Cocteau à Marseille. Et surtout, la réussite formidable du Mucem à Marseille

A Liège, il a comme à son habitude frappé par ses propos décapants.

A la question, « Qu’est-ce qui vous a plu dans ce projet belge ?», il répond : « J’adore Liège, capitale retranchée contre la barbarie pornographique de la globalisation. Une vraie cité avec de vraies gens, dans de vraies situations. J’aime le Belge, combattant contre la vermine de ce monde, globalement plus résistant à l’alcool que le Français. Sa sexualité religieuse est forte et son humour en fait un peuple de pataphysicien. »

« Liège n’est pas Paris, c’est la dignité de la province et c’est aussi d’un érotisme total ». Il traite l’architecture minimaliste de « salafisme pour cultureux ».

Ricciotti voit la Culture comme un vecteur de combat. « L’indignation ne suffit plus, elle n’est que la révolte des peluches. Il faut de actes et la culture ne doit pas être une culture de soumission mais doit être politique. »

Il qualifie le terme de « politique culturelle » de « supermarché » et lui préfère celui de « culture ». « Ce n’est pas parce qu’on a approché des tableaux qu’on a vraiment fait quelque chose ». Même s’il croit à la valeur libératrice de l’art : « Si l’Origine du monde de Courbet arrive à Abu Dhabi, cela peut amener les islamo-fascistes à la dépression nerveuse ».


Les expositions

On retrouve avec un immense plaisir les collections magnifiques du musée présentées par thèmes et selon un ordre chronologique: dont bien sûr ces chefs d’œuvre que sont la famille Soler de Picasso le sorcier d’Hiva hoa de Gauguin, le Bonaparte d’Ingres, les Lambert Lombard, etc. Malgré une présentation un peu étriquée, c’est bien un des musées les plus riches de Belgique.

Pour les expositions temporaires, Le Louvre apporte son expertise à la Boverie, ses contacts internationaux et prêtera des œuvres. En échange de cette collaboration, Liège paiera chaque année 50000 euros au Louvre.

La première exposition est intitulée « En plein air » et montre des artistes de la fin du XVII siècle au XXe qui ont peint « sur le motif », qui sont sortis de leurs ateliers pour représenter la nature. Une manière de déambuler par la peinture dans le parc de la Boverie qui entoure le nouveau musée.

On retrouve des peintures de grands noms comme Corot, Monet, Cézanne, Matisse, Léger, Picasso. En tout, 125 œuvres dont beaucoup venues des plus grands musées mêlés à des tableaux magnifiques des collections de La Boverie. Des œuvres souvent très belles mais dans un parcours pas toujours très lisible et curieusement jamais « ouvert » vers le plein air du parc.

La seconde exposition dirigée par le Louvre, aura lieu en 2017 sur le thème du « Voyage en Italie », du XVIe au XXe siècle, dans le fil de Lambert Lombard, le grand peintre liégeois de la Renaissance.

Enfin, la troisième expo déjà décidée, pour 2018, aura pour thème l’ « Art mosan » dont Liège et le Louvre ont de riches collections. Entretemps, dès le 22 septembre, une exposition reconstituera la galerie mythique de Paul Rosenberg, le grand-père Anne Sinclair. Une soixantaine de chefs-d’oeuvre seront réunis qui évoqueront ce grand marchand d’art (1881-1959). Le titre de l’expo, « 21 rue de la Boétie » renvoie d’ailleurs au titre du livre (chez Grasset) qu’Anne Sinclair a consacré à son grand-père.

En février 2017, place à une exposition sur la BD avec l’aide du fonds Hélène et Edouard Leclercq.

--> Exposition « En plein air », jusqu’au 15 août. Beaux catalogues des collections du musée et de l’exposition « En plein air »