Le bricolage urbain au Congo

A Bruxelles, le Wiels expose Sammy Baloji et Filip De Boeck : comment vivre ensemble dans les villes du Congo ?

Le bricolage urbain au Congo
Guy Duplat

Le Wiels à Bruxelles propose une plongée anthropologique dans le Congo d’aujourd’hui avec l’expo "Urban now : city life in Congo", fruit d’un travail en commun de l’artiste et photographe congolais Sammy Baloji et de l’anthropologue de la KUL, Filip De Boeck. Celui-ci avait déjà réalisé une étude et une expo à Venise avec la photographe Marie-Françoise Plissart sur les enfants sorciers de Kinshasa. Sammy Baloji avait commencé sa carrière par un travail fascinant sur la réappropriation de l’architecture coloniale à Likasi (ex-Jadotville) près de Lubumbashi, un projet initié par Marie-Françoise Plissart.

Au Wiels, ils étudient comment, aujourd’hui, les Congolais pensent, rêvent, subissent, la ville et créent néanmoins le "vivre ensemble" que cela implique.

Hilarant et surréaliste

L’expo s’ouvre sur les posters photoshopés qui fleurissent à Kinshasa, venus de Chine, avec des maisons de rêve et des pin-ups blanches. On découvre aussi le projet fou et kitsch inspiré de Dubaï, de créer sur le fleuve une ville nouvelle, faite de tours et de shoppings centers pour riches, "la cité du fleuve". Un projet sans doute destiné à ne jamais voir le jour, comme tant de choses au Congo.

L’anthropologue et le photographe ont alors été rechercher sur le terrain, proche des hommes, comment on fait pour survivre en ville, à Kinshasa.

Un film hilarant et surréaliste donne la parole à "Docteur", un autodidacte un peu fêlé qui a construit tout seul une tour "à habiter" de 14 étages, tout de guingois, dans le quartier industriel de Limete. Dans le film, il nous fait visiter son "œuvre" en en vantant les mérites : "Il n’y a pas d’ascenseurs, tant mieux, cela évite les pannes et l’énergie."

Des trous à suturer

Baloji et De Boeck développent l’idée de "trous", d’une ville trouée, à "suturer", de trous depuis les nids de poule jusqu’aux trous gigantesques creusés dans les montagnes du Katanga par les multinationales minières.

Un reportage photo est réalisé au cimetière soi-disant abandonné de Kintambo et à l’immeuble OCPT, bâtiment moderniste des années 50 construit par les Belges pour le téléphone "sans fil". Il appartient toujours au ministère des Télécoms, mais comme celui-ci ne paye pas son personnel depuis quinze ans, il l’a autorisé à squatter le lieu avec leurs familles. Trois cents personnes y vivent.

Quand une ville s’étend, elle doit trouver des terres disponibles. L’expo met en lumière le rôle méconnu des chefs de terre, sortes de rois locaux déjà en place avant la colonisation. C’est eux aujourd’hui, selon des procédures peu claires, qui accordent le droit de construire. Dans l’exposition, on les voit poser, fiers et misérables, car ils se font vite "plumer" par les multinationales et par l’Etat-Kabila. Comme le montre l’exemple (photos et un film exemplaire) des collines entourant la ville de Fungurume au Katanga. On y trouve les plus grandes réserves de cobalt et de cuivre. Elles ont été rachetées pas cher au chef de terre Sanga, et revendues plus de 3 milliards de dollars. Les 15 000 habitants, des Sangas, devront être déplacés pour araser les collines.

Entre réappropriation de l’architecture coloniale, rêves à jamais vains, exploitations et néo-colonialisme, l’exposition dresse la photographie de lieux où se réinvente vaille que vaille l’idée d’une ville où vivre ensemble.Guy Duplat

Sammy Baloji et Filip De Beck, "Urban now : city life in Congo", Wiels, Bruxelles, jusqu’au 14 août.