Arles accueille une quarantaine d'expositions de photographie

Jean-Marc Bodson
Arles accueille une quarantaine d'expositions de photographie

Pays, lieux et environnement sont au centre de l’édition 2017 des Rencontres de la photographie. L’enjeu de territoire entre la Fondation Luma et le festival arlésien aussi.

S’il y a bien une exposition emblématique de cette 48e édition des Rencontres de la photographie d’Arles, c’est celle consacrée à la mythique Mission de la Datar (Délégation interministérielle à l’aménagement du territoire et à l’attractivité régionale). Cette commande publique française des années 1980 a en effet redéfini une manière de photographier le monde en s’inspirant de la tradition du "style documentaire". Nombre d’auteurs, dont Raymond Depardon ou Jozef Koudelka, virèrent leur cuti et passèrent du photojournalisme à une pratique plus distanciée de la photographie. L’exposition met en évidence cette progression dans l’approche du paysage d’une quinzaine d’artistes parmi les vingt-neuf qui furent de cette aventure unique. On peut dire que cela éclaire d’un jour nouveau toute une série de travaux consacrés à des pays ou des régions par une nouvelle génération présente dans ce festival.

Etat des lieux

L’approche de Gideon Mendel est caractéristique de ce passage du reportage au documentaire. Autrement dit de l’événementiel à la lame de fond, du temps court au temps long. Dans "Un Monde qui se noie", il nous présente une série de portraits réalisés dans des pays ravagés par des inondations. Les gens posent avec de l’eau jusqu’à la taille comme si la situation était devenue banale. Cela nous en dit plus sur l’état de la planète que si le photographe avait rendu les situations exceptionnelles en les dramatisant. Par identification, le face-à-face avec ces personnes nous rend le problème palpable, proche voire imminent.

Chez Mendel donc, ce sont les portraits d’habitants qui dressent un état des lieux. C’est le cas aussi chez Mathieu Pernot qui, dans une exposition remarquable (dans un lieu hélas déplorable), revient sur la place des Roms dans notre société. Cet auteur passionnant suit depuis plus de vingt ans la famille des Gorgan installée à Arles. Il nous dresse les portraits de chacun des membres à travers des séries d’images d’eux recueillies au fil du temps. Certains sont décédés, d’autres en prison, d’autres encore se sont "sédentarisés". Et c’est finalement leur humanité, bien plus que leur particularisme, qui nous touche et nous fait prendre conscience des discriminations qu’ils endurent.

A l’église des Frères-Prêcheurs, Michael Wolf nous parle de la vie des gens en nous montrant les villes où ils vivent. Une démarche à la Flaubert, glaçante à force de dépersonnalisation. Et pour le moins, cet a priori stylistique est en parfaite cohérence avec le fond du projet. Les vues architecturales de Hong Kong, les images des fenêtres du métro de Tokyo où s’écrasent les visages des passagers en surnombre, les paysages nocturnes de Chicago reposent la question humaniste "est-ce ainsi que les hommes vivent ?". Ce travail impressionnant de savoir-faire photographique est à mettre en relation avec celui des cinq artistes qui ont travaillé autour de "l’utopie pavillonnaire" de la société immobilière "Levitt France". Sans grandes fioritures, ceux-ci cadrent frontalement des maisons et des quartiers créés par un promoteur américain soucieux de l’homogénéité sociale dans ses lotissements. Il s’y profile l’horreur du ghetto de la "middle class".

Nouveau prix Découvertes

Ces manières toutes actuelles de sortir de l’anecdote photographique et de la virtuosité de leurs auteurs pour cerner l’essentiel d’une problématique en la regardant simplement en face ou bien en l’ouvrant à la pratique de l’installation se retrouvent dans le prix Découvertes. La nouvelle mouture de cet encouragement aux photographes "émergents" est la bonne surprise de ces Rencontres. Elle est simplifiée. Dix galeries présentent chacune un jeune auteur à travers un travail exposé avec soin. Et cette première édition est de toute bonne qualité avec des propositions majoritairement tournées vers l’état du monde.

On pouvait être bluffé par "Parrallel State" de Guy Martin (galerie Ninetennsixtyeight) à propos de l’état d’urgence paranoïaque en Turquie, mais c’est le travail de Carlos Ayesta et Guillaume Bression (Le 247) sur la zone d’exclusion de Fukushima qui a été élu lauréat 2017. Leur image d’un quai de gare envahi par la végétation résume à elle seule le côté surréaliste du no man’s land qu’est devenue toute la région. Tout est abandonné sans que l’on puisse voir - et donc comprendre - pourquoi. Impossible d’y rester indifférent.

Dans le genre catastrophe, le travail d’investigation particulièrement documenté de Mathieu Asselin sur la société Monsanto est tout aussi cinglant. Le mal chimique ronge des territoires et tue des gens sans que l’on ne le voie. Les conséquences sont terribles, mais plus horribles encore sont les dénégations de mauvaise foi de la multinationale. Le réquisitoire est développé dans un livre paru chez Actes Sud et c’est sans appel.

Comme dans la mission avant-gardiste de la Datar, aujourd’hui les photographes font des portraits pour dire les lieux et décrivent des lieux pour parler des habitants. Et la tendance semble vouée à perdurer si l’on en croit les très belles installations photographiques de Yannick Délen, Apolline Lamoril et Lexane Laplace, des étudiants tout juste sortis de l’Ecole nationale de la photographie d’Arles. Décidément, le documentaire a de l’avenir.