Une collection artistique socialement reconfigurée

Claude Lorent
Une collection artistique socialement reconfigurée

Pendant l’été, le Smak gantois humanise sa collection d’art contemporain, sous la houlette de Christoph Büchel.

Pour sa saison estivale, le musée d’art actuel gantois, le Smak, a sollicité le curateur artiste suisse Christoph Büchel pour remettre en scène une série d’œuvres qui sont à l’origine de la collection d’art contemporain dont les prémices datent de la seconde moitié des années 1950. Pendant l’été, trois autres expositions poursuivent leur route. Ce sont celles de Kader Attia qui entreprend de "Réparer l’invisible" (voir LLB 14/04/17), de l’Américain Michael E. Smith (1977), qui se penche sur notre société de consommation, et celle du commissaire Wim Lambrecht, qui établit un parcours original invitant à la recherche de la beauté singulière d’œuvres hétérogènes mises en dialogue.

L’histoire et l’actualité

S’imaginer que Christoph Büchel se contenterait d’un accrochage conventionnel des œuvres de la collection, c’est mal le connaître, lui qui lors de l’exposition "Track" (2012) avait enclenché une action en faveur des demandeurs d’emploi sans permis de séjour. Non seulement il poursuit ce projet à l’occasion de la nouvelle expo mais il est intervenu par une vaste intervention dans l’ensemble des salles à dédier un espace à la République démocratique du Congo, notre ancien héritage royal. Il s’introduit de la sorte, à la fois dans l’actualité chaude et sociale du moment, à la fois dans notre histoire coloniale, dont certains pans restent nébuleux.

Les œuvres choisies, tableaux et sculptures principalement, offrent un riche panorama d’une part de l’art de la seconde moitié du XXe siècle. Côté œuvres, Cobra y est avantageusement représenté avec des Lucebert, Appel, Lucassen, Corneille, Jorn évidemment et une magnifique peinture de 1957 de Pierre Alechinsky. La Jeune Peinture belge est également de la partie, notamment avec Gaston Bertrand et Jan Cox, puis viennent les Luc Peire, Elias et autres Panamrenko, Broodthaers bien sûr Beuys, Hockney, Evelyne Axell, McCracken… Un riche ensemble qui montre aussi la perspicacité des responsables de la collection.

Priorité à l’humain

La surprise saute aux yeux dès l’abord de l’expo et nous plonge dans l’aujourd’hui. La visite s’effectue en effet en contournant, en enjambant, en évitant pour ne pas marcher dessus, des matelas disposés comme dans un refuge éphémère et de nécessité. Le passé artistique est rattrapé par l’actualité et il s’y confronte dans une prise de conscience de priorités humaines. Si l’art et la culture sont indispensables à nos vies intellectuelles et mentales, souvent même à notre équilibre, la priorité va à l’humain. Bien entendu, on pense aux migrants, aux sans-abri, aux sans-papiers, à tous ceux qui sont en survie dans notre monde d’abondance et de surconsommation, dans notre monde de violences et de traumatismes. Une anecdote veut qu’au moment de l’inauguration du musée, Jan Hoet, l’initiateur et le maître des lieux, a permis à des enfants de dormir dans le musée. Un geste d’accueil, déjà.

En créant, par ailleurs, une gigantesque installation qui fera sans doute polémique, Christoph Büchel retrace dans une forme de syncrétisme bourré de contradictions qui exacerbent volontairement le propos, l’histoire de la colonisation du Congo ex-belge. Un paradis d’investissement pour les uns, d’autres âpres réalités pour les autochtones. Et l’histoire n’est pas terminée comme en témoignent les rebuts entassés et commercialisés de la société occidentale ! Dans ce musée, l’art n’oublie pas qu’il s’inscrit dans un contexte humain et mondial.

 

"De la collection/Verlust der Mitte (Perte du centre)", Smak, Jan Hoetplein 1, 9000 Gand. Jusqu’au 28 août. Du mardi au dimanche, de 10 h à 18 h. Les autres expos sont ouvertes jusqu’au 1er octobre. Infos : smak.be