Ana Mendieta faisait l’amour à la Terre

Guy Duplat, envoyé spécial à Paris
Ana Mendieta: Creek, 1974
©The Estate of Ana Mendieta, courtesy galerie Lelong

Les magnifiques films d’Ana Mendieta trouvent une résonance neuve avec la menace climatique.

A l’étage de la superbe exposition de la photographe Dorothea Lange au Jeu de Paume à Paris, il ne faut pas manquer les films si beaux, bouleversants et poétiques de la Cubaine de New York, Ana Mendieta (1948-1985).

Elle connut un existence aussi brève que tragique. Elle était née à Cuba en 1948 dans une famille aisée, plutôt pro- Castro, mais son père par prudence l’exfiltra vers les Etats-Unis en 1961, dans l’opération Peter Pan. Elle ne se remit jamais vraiment de cet arrachement à sa terre natale. Devenue une figure de l’art à New York, elle épousa l’artiste minimaliste Carl André. Le couple était agité de violentes disputes et le 8 septembre, elle avait 36 ans, elle tombait du 34e étage d’un immeuble de Greenwich Village. Accident ? Meurtre? Suicide? Le doute persiste toujours même si Carl André d’abord inquiété, fut innocenté après trois ans de procès.

A la voir au travail dans ses films, on ne sent rien directement de ses drames, tant elle est fraîche, joyeuse, dynamique. Elle fit la fusion du body art, mettant son corps en jeu, et du Land art, interrogeant la notion du genre sexuel dans ses photographies et films, mais surtout le rapport à la Terre. Elle le faisait dans un acte de fusion, d’amour, qui résonne encore fortement aujourd’hui à l’heure où la menace du changement climatique induit par les hommes menace la vie humaine sur la planète.

Ana Mendieta: Imagen de Yagul, 1973
©The Estate of Ana Mendieta, courtesy galerie Lelong

Chamanique

L’exposition au Jeu de Paume se concentre sur ses films. On la voit nue, couchée, dans sa « tombe » déjà creusée au milieu du temple mexicain de Yagul, le corps vite recouvert de fleurs. Dans un autre film, son corps est totalement sous l’herbe et le pelouse se soulève au rythme de sa respiration. Dans Creek, elle est telle une Naïade, telle Ophélie, offerte à l’eau d’une cascade, plongée dans les éléments fondamentaux.

Elle veut témoigner de la beauté et la fragilité de la terre, de notre propre origine terrienne, en y inscrivant son corps. Parfois elle met le feu à sa « trace » en paille ou en herbe, comme dans des rituels chamaniques.

De son corps, il ne reste alors plus qu’une trace, un signe venu de la nuit des temps, érodé par le vent ou la mer. Dans un des ses derniers films, son corps se réduit à une trace infime, à deux lignes de sable dans la mer face, au loin, à Cuba.

Elle disait: « L’art a dû commencer comme la nature elle-même, dans une relation dialectique entre les êtres humains et le monde naturel dont nous ne pouvons être séparés. »

« Je crois en l’eau, en l’air et en la terre. Ce sont toutes des divinités. Et elles parlent. Je communique avec le déesse de l’eau douce. »

Dans plusieurs performances filmées, elle utilise le sang dont elle enduit consciencieusement son corps ou qu’elle utilise pour dessiner sa silhouette sur un mur. Dans un film avec son seul visage en gros plan, on voit peu à peu le sang suinter, comme une transpiration rouge. « Mon art, disait-elle encore, est fondé sur les accumulations primordiales, les pulsions inconscientes qui animent le monde, non pas dans une tentative de réparer le passé, mais plutôt pour se confronter au vide, au fait d’être sans parents, à la terre non baptisée des origines, au temps qui nous regarde depuis l’intérieur de la terre. »

Ana Mendieta : Nature Inside, film documentaire de Raquel Cecilia Mendieta
©Corazon Pictures

Sa présence au Jeu de Paume, à côté de Dorothea Lange, est emblématique. Toutes deux sont devenues des héroïnes d’un art au féminin qui interpelle le monde d’aujourd’hui dans ses drames humains (Dorothea Lange) et environnementaux (Ana Mendieta).

Ana Mendieta, Le temps et l’histoire me recouvrent, au Jeu de Paume, à Paris, jusqu’au 27 janvier.