Boltanski et l’empreinte de tous les hommes

Christian Boltanski, un des plus importants artistes contemporains, est mort mercredi à 76 ans. Évocation

placeholder
© AFP

Photographe, sculpteur, cinéaste, Christian Boltanski créait des installations où se mêlaient angoisses, émotions et souvenirs. Il connut une large consécration avec le pavillon français à la Biennale de Venise 2016, une installation bouleversante de tas de vêtements évoquant la Shoah pour Monumenta 2010 au Grand Palais et une exposition-testament en 2020 au Centre Pompidou.

Il était par ailleurs le compagnon de l’artiste Annette Messager et faisait partie de la « tribu des Boltanski » avec son frère, Luc, célèbre sociologue, et son neveu, Christophe, l’écrivain.

Quand on entrait dans l’expo Boltanski au Pompidou, on pénétrait dans l’esprit d’un homme, dans son autobiographie, mais qui était en même temps celle de tous les hommes. Ses oeuvres faisaient sentir le temps qui passe, la nostalgie de l’enfance, méditer sur le mystère de la mort qui approche, garder les regards doux des disparus.

Dans l’installation pleine de lumières Crépuscule, chaque jour une ampoule était éteinte, pour arriver à la fin de l’expo au silence de l’obscurité, de la mort que Boltanski devait déjà apercevoir.

La Shoah

A la recherche du mystère du monde, il avait été aux confins de la terre, en Patagonie, où une légende dit que les baleines connaissent le secret de nos vies.

Boltanski a été marqué par sa naissance en 1944 dans un clan de grands intellectuels (leur histoire a été racontée par le roman La Cache, de Christophe Boltanski). Le père de l’artiste dut se cacher dans un minuscule réduit de 1942 à 1944 pour éviter d’être, comme Juif, déporté et gazé. Depuis, la Shoah et la question du survivant jetaient toujours leurs ombres sur l’œuvre de l’artiste.

Boltanski explorait le temps perdu comme le ferait Proust, la frontière entre présence et absence, la fragilité de l’être.

Il avait ainsi recueilli des milliers de photos anciennes d’anonymes, mêlant parfois bourreaux et victimes. II avait aussi déposé tous les portraits tirés des pages nécrologiques du Nouvelliste du Valais dans des centaines de boites métalliques empilées en un paysage de ville dont les tours peuvent s’effondrer au moindre choc, comme la vie.

Depuis 30 ans, il créait des Reliquaires où des photographies anciennes d’enfants souvent, sont éclairées par des ampoules nues, comme des cierges ou les lampes des interrogatoires policiers. Le Mac’s au Grand-Hornu en possède un fait de murs de boîtes renfermant les archives des ouvriers du Grand-Hornu de 1920 à 1940.

Boltanski se donnait une tâche impossible: « garder une trace de tous les instants de notre vie, de tous les objets qui nous ont côtoyés, de tout ce que nous avons dit et de tout ce qui a été dit autour de nous ».

Boltanski, étonnamment homme joyeux, était un créateur d’imaginaire, un narrateur qui pouvait toucher un très large public: « Mon métier est de raconter des histoires qui font réfléchir les gens. Mon travail est proche de la poésie : chacun peut terminer le poème. On ne peut parler que de ce que lautre sait. Cest dans cette chose commune que se situe l’art. »

Depuis 2005, il récoltait les battements de cœur des gens proches de lui ou des visiteurs qui le souhaitaient et stockaient ces enregistrement sur l’île de Teshima (Naoshima) au Japon. Il en avait déjà plus de 70 000 et rêvait que les gens puissent faire le pèlerinage sur cette "île des morts" et réentendre battre le cœur de la personne aimée et disparue. Il avait même signé un pacte avec le diable, disait-il, le collectionneur David Walsh de Tasmanie, pariant sur la date de leur mort.

La mémoire individuelle et collective était au cœur de son oeuvre, méditation sur le cycle humain, de la naissance à la disparition.