Toute la tribu des Giacometti à la Fondation Maeght

Derrière la figure d’Alberto, on découvre une famille de grands artistes suisses du XXe siècle.

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© Giovanni Giacometti Sotto il Sambuco (Sous le sureau) 1921, Collection particulière

Les expositions consacrées à Alberto Giacometti (1901-1966) sont nombreuses. Mais celle qui se déroule jusqu’en novembre à la Fondation Maeght à Saint-Paul-de-Vence a une importance particulière car l’œuvre de l’artiste est rarement si bien mise en valeur que dans ce lieu provençal créé en 1964 par Marguerite et Aimé Maeght qui furent des amis très proches d’Alberto Giacometti. Là, l’architecture du Catalan Josep Lluis Sert se marie bien avec les pins et les sculptures du jardin de Calder à Miro.

L’intérêt de l’exposition Les Giacometti, une famille de créateurs est de montrer à travers 300 oeuvres, l’importance de la "tribu" Giacometti.

Tous ou presque avaient une activité artistique : Giovanni Giacometti (1868-1933), le père, fut un peintre néo-impressionniste suisse marquant, aussi doué que Ferdinand Hodler et Felix Valotton; Diego Giacometti (1902-1985), le frère, fit des meubles qu’on s’arrache aujourd’hui; Augusto Giacometti (1877-1947), peintre, cousin de Giovanni au style très moderne, était fort apprécié par exemple par le grand marchand d’art Ernst Beyeler et Bruno Giacometti (1907-2012), le plus jeune frère d’Alberto était architecte et sa vaste production (il est mort à 105 ans !) en fit un représentant majeur de la modernité d’après-guerre en Suisse (il construisit entre autres le pavillon suisse à la Biennale de Venise).

Toute cette "tribu" était ancrée en Suisse, dans leur village natal de Stampa, dans le val Bregagia, une vallée encaissée des Grisons, avec son dialecte, un lieu d’enracinement qui est comme l’autre face de la quête d’Alberto Giacometti vers le monde et la représentation de celui-ci.

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© © Succession Giacometti (Fondation Giacometti, Paris et ADAGP, Paris) 2021


L’ambition du père

Chez Maeght, chacun des Giacometti a son espace d’exposition, le tout se terminant en apothéose par une grande salle consacrée à Alberto.

Une autre salle, troublante, montre les liens étroits entre Alberto et Diego, Pour gagner sa vie, Alberto se fit aussi designer avec son frère : "J’ai découvert alors qu’il n’y avait aucune différence entre ce que j’appelais une sculpture et ce qui était un objet », disait-il. Dans cette salle, sculptures et meubles, oeuvres des deux frères, se confondent.

L’exposition démarre avec le père, Giovanni qui écrivit en 1927 à ses trois fils une lettre éclairante sur ses ambitions : "C’était mon rêve de conquérir Paris, mais maintenant c’est vous qui le ferez avec la sculpture (Alberto), l’industrie (Diego) et l’architecture (Bruno). » En 1920, le père avait déjà amené le fils âgé de 19 ans à une exposition d’Art moderne à Venise.

"J’ai commencé très jeune à faire des dessins et des sculptures, racontera plus tard Alberto, parce que mon père était peintre. Je ne saurai jamais si je serais devenu ce que je suis, si j’aurais fait ce que je fais, si mon père n’avait pas été peintre."

Le père qui fit partie du mouvement Die Brücke, découvrit très tôt le talent exceptionnel de son fils et accepta qu’il lâche ses études pour se consacrer à l’art. On montre à l’expo les portraits croisés du fils par le père et l’inverse (le mimétisme est alors évident), ainsi que les autoportraits du fils adolescent, beau, orgueilleux, sûr de son art.

Giovanni état obsédé par la lumière qu’il veut exalter sur ses toiles par des aplats et des touches rythmées et rapides.

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© © 2016 Christie’s Images Limited


L’homme qui marche

Augusto Giacometti, le cousin de Giovanni, le moins connu de la tribu, fut pourtant un des premiers peintres à avoir exposé des oeuvres chromatiques informelles et fut exposé avec Kandisky. Il avait étudié l’art à Paris et Florence avant de s’installer à Zurich. Comme Giovanni, il restait obsédé par la lumière et les paysages de son village de Stampa. La Biennale de Venise lui consacra une exposition rétrospective en 1932, trente ans avant qu’Alberto n’y soit à son tour couronné.

L’exposition accorde une grande place aux meubles de Diego Giacometti dont la Fondation possède des pièces essentielles où on voit la ferronnerie « florale » de Diego, comme façonnée à la main et peuplée d’animaux (oiseaux, chiens..).,

L’art d’Alberto s’est d’abord nourri de la bibliothèque de son père grâce à laquelle il se familiarisa avec l’histoire de l’art, notamment Hokusai, Rembrandt, Velazquez ou Holbein, qu’il recopiait inlassablement.

La salle consacrée à Alberto, reprend surtout des oeuvres appartenant à la Fondation comme L’homme qui marche , Le Chien ou des oeuvres pas anciennes proches de l’abstraction ou des surréalistes.

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© © Succession Giacometti (Fondation Giacometti, Paris et ADAGP, Paris) 2021


Ce surdoué qui pouvait tout représenter, qui pouvait peindre et sculpter si bien la réalité apparente, se rendit compte bientôt que ce n’était qu’un leurre: « Il était impossible de faire une peinture ou une sculpture telle que je le voyais et qu’il fallait abandonner le réel ».

Il vécut la crise féconde de l’Art moderne quand on comprit que la vérité est inatteignable et que plus on croit s’en approcher, plus on s’illusionne. L’essentiel est caché.

On voit très bien à l’expo, ce glissement vers la nouvelle "vision" de Giacometti qui cherche à capturer, non seulement la forme mais surtout l’essence des choses.

Peu avant sa mort, il écrivait encore sur une page blanche d’un roman de Sagan : "Les essais, c’est tout. Oh ! merveille ! » A la fin de l’exposition, on retrouve les sculptures de La femme de Venise.

Signalons qu’en parallèle, se tient au Grimaldi Forum à Monaco, jusqu’à fin août, une grande rétrospective de l’oeuvre d’Alberto Giacometti.

Les Giacometti, à la Fondation Maeght, Saint-Paul-de-Vence, jusqu’au 14 novembre