Les magiciens de la lumière

A Avignon, à la collection Lambert, superbes expositions de Dan Flavin et Ann Veronica Janssens.

Ann Veronica Janssens, vue de l'exposition à la Collection Lambert à Avignon.
Ann Veronica Janssens, vue de l'exposition à la Collection Lambert à Avignon. ©Blaise Adilon

A Avignon, on peut vivre l’expérience unique de pénétrer dans la lumière et la couleur, en visitant la double exposition à la Collection Lambert consacrée à Dan Flavin et à Ann Veronica Janssens.

Le rez-de-chaussée et l’étage ont été vidés de tout pour mieux se remplir de lumière et de couleur et nous faire vivre une expérience sensible. L’art montré est d’apparence minimal mais il résulte d’un passionnant travail esthétique, et scientifique aussi chez Ann Veronica Janssens.

Une expérience qui rappelle le Rimbaud du Bateau ivre: « J'ai vu le soleil bas illuminé de longs figements violets, j'ai rêvé la nuit verte aux neiges éblouies et l'éveil jaune et bleu des phosphores chanteurs. » L'exposition d'Ann Veronica Janssens reprend comme titre cette phrase du poète René Char : « Comment montrer, sans les trahir, les choses simples dessinées entre le crépuscule et le ciel ? »

L'Américain Dan Flavin (1933-1996) fait partie de la grande révolution esthétique des années 60 avec Sol LeWitt, Robert Ryman et Donald Judd. Tous montraient qu'un minimalisme des formes peut entraîner une émotion maximale.

Dan Flavin à la Collection Lambert, "untitled (to Sonja), 1969"
Dan Flavin à la Collection Lambert, "untitled (to Sonja), 1969" ©Courtesy David Zwirner © 2022 Stephen Flavin / ADAGP, Paris

Les néons blancs ou colorés de Dan Flavin formant ses sculptures, jouent sur la lumière qu'ils diffusent sur les murs, révélant autrement l'espace où ils sont placés. La Collection Lambert a obtenu de nombreuses oeuvres magnifiques, chacune portant un titre qui la dédie à un artiste que Dan Favin appréciait, comme « untitled (to Cy Twombly) » ou d'autres dédiées à Ad Reinhardt, Barnett Newmann, Donald Judd et même Matisse dont Dan Flavin possédait une oeuvre. On y retrouve aussi son célèbre hommage à la tour de Tatline, l'artiste russe révolutionnaire.

Dan Flavin à la Collection Lambert, "untitled (to Barnett Newman)" 1971_
Dan Flavin à la Collection Lambert, "untitled (to Barnett Newman)" 1971_ ©2021 Stephen Flavin

Il faut plonger dans la lumière diffusée par les oeuvres. Quelques jours avant sa mort, on inaugurait près de Milan l’oeuvre totale de Dan Flavin faite de lumières colorées, à l’église Santa Maria Annunciata in Chiesa Rossa.

Frisson bleu et frisson rose

L’artiste belge Ann Veronica Janssens a aussi superbement illuminé une église à Grignan dans la Drôme, avec des lumières changeantes selon le parcours du soleil.

Si un lien peut se faire avec Dan Flavin, sa démarche est tout autre. Si l’exposition Dan Flavin ne permet aucune lumière naturelle pour mieux montrer celle créée par les néons, Ann Veronica Janssens, au contraire, a fait dégager les 26 fenêtres de l’étage pour inonder celui-ci de la lumière naturelle et changeante et nous offrir un autre voyage dans la lumière.

Ses œuvres qui ont besoin chacune d’espace pour s’épanouir, nous font sentir la matérialité de la lumière réfléchie, absorbée, capturée, dissoute, transformée par les dispositifs qu’elle met en place. L’artiste nous offre une expérience sans cesse renouvelée de nos rapports à l’espace et au temps

On y retrouve posées sur les murs, ses Gaufrettes, des panneaux de verre iridescent avec des filtres de couleur placés en sandwich entre les vitres. Elle obtient ainsi des cascades de reflets changeant selon l'angle de vue. Le visiteur croit voir par exemple du mauve, mais celui-ci devient vert, bleu selon l'angle de vue.

Sur le sol, elle a jeté dans un grand geste, des paillettes colorées en bleu-vert obtenant une sculpture aléatoire captant la lumière de mille manières, devenant rose ou vert selon l’angle. Elle utilise ici le hasard pour faire surgir des très belles formes comme celles que la mer laisse sur la plage.

Une longue poutre métallique de construction est posée sur le sol avec la face supérieure polie jusqu'à devenir un miroir fragile réverbérant la lumière, une fragilité en contraste avec l'image de la poutre. Un aquarium défie nos perceptions, un grand rouleau de verre coulé (Glass Roll) est traversé de lumières, deux panneaux appelés Frisson bleu et frisson rose sont composés de verre dichroïque diffusant une lumière floutée et changeante.

Ann Veronica Janssens, vue de l'exposition à la Collection Lambert, avec les oeuvres "frisson bleu", "frisson rose"
Ann Veronica Janssens, vue de l'exposition à la Collection Lambert, avec les oeuvres "frisson bleu", "frisson rose" ©Blaise Adilon

Stéphane Ibars, commissaire de l’exposition, fait le lien avec le travail des alchimistes d’antan. Ann Veronica Janssens est de fait une magicienne de la lumière. Elle présente à Avignon pour la première fois une recherche sur les couleurs structurelles qu’on retrouve dans les papillons par exemple, et alternative possible aux pigments.

Son exposition se prolonge avec bonheur à la très belle Fondation CAB fondée par Hubert Bonnet à Saint-Paul de Vence.

--> Dan Flavin et Ann Veronica Janssens à la Collection Lambert à Avignon jusqu’au 9 octobre et Ann Veronica Janssens à la Fondation CAB à Saint-Paul de Vence jusqu’au 11 septembre