Après avoir dressé le portrait de David Murgia, LaLibre.be continue de dépeindre les difficultés rencontrées par des artistes belges passionnés, ainsi que la vision qu'ils ont de leur profession. Ce mercredi, place à Agnès Limbos, femme de scène qui tourne dans le monde entier avec son théâtre d'objets et qui, cependant, connait "des fins de mois compliquées".

C'est avec un sérénité sans faille, une ferveur inébranlable et un brin de folie qu'Agnès Limbos a tenu bon jusqu'à présent. Car cette professionnelle du "théâtre de récup", comme elle le décrit elle-même, doit se démener pour que, sous les yeux scintillants des petits et des grands, ses réalisations puissent voir le jour. "D'après le ministère de la Culture, c'est la crise et il n'y a pas de sous", déplore cette artiste aux traits imprégnés de tendresse et qui bénéficie d'une subvention de fonctionnement. "Je reçois un agrément dans le secteur des Arts de la scène, qui représente un cinquième des revenus de la Compagnie Gare Centrale, que j'ai créée. Pour compléter mon salaire, rémunérer les autres membres de la compagnie (qui sont engagés à la prestation) et couvrir les frais divers, nous devons absolument parvenir à vendre les spectacles. Sinon on ne s'en sort pas."

Or, depuis la crise financière, les demandes sont moins nombreuses. Pour pallier ces manques, en période de creu, Agnès Limbos donne des cours dans des écoles de théâtre en France, en Allemagne, en Israël. "Ca renfloue la compagnie quand on ne tourne pas ou que nous ne sommes pas en création. Et puis, la transmission fait partie des projets de la Compagnie Gare Centrale."

Agnès limbos et Gregory Houben dans Troubles

Contrairement au voeu de cette créatrice à l'imagination débordante, qui a passé une partie de son enfance au Congo avant de s'initier aux cours d'expression corporelle en compagnie de sa copine Yolande Moreau, le circuit du théâtre jeune public s'est réduit comme une peau de chagrin en Belgique. "Auparavant, un théâtre ou un centre culturel pouvait nous accueillir pour huit représentations. Aujourd'hui, on ne joue un spectacle que trois fois dans un même lieu alors qu'à l'étranger -même si cela devient de moins en moins le cas à cause des coupes budgétaires- les représentations sont beaucoup plus nombreuses. C'est épuisant. Et il y a parfois une grande lassitude de ne pas savoir où l'on va financièrement."

D'après Agnès Limbos, même en période de disette, il appartient à l'Etat de financer la culture, ce "secteur non-marchand dans une société capitaliste". Et, du regard tragico-clownesque qui fait sa réputation, elle ajoute que, contrairement aux annonces faites, "des sous, il y en a. Et notamment pour des émissions comme The Voice car 'les gens aiment ça', comme prétend la ministre de la Culture. C'est époustouflant de sa part. C'est insultant de financer des amateurs alors que la Belgique est bourée de talents professionnels. On a beau gueuler, ça ne change rien. Pourtant, nous avons une volonté démocratique de toucher le jeune public. Et ça marche".

Agnès limbos dans Petit Pois (crédit : Luc d'Haegeleer)

Près de 30 ans après avoir commencé sa carrière dans le théâtre d'objets, Agnès Limbos affirme n'avoir jamais pensé arrêter ni songé à se tourner vers d'autres occupations. "Je vis pour ça. J'ai décidé que ce serait mon métier." Elle passe donc outre les difficultés. "Je n'ai pas l'impression de vivre dans la précarité. C'est mon style de vie qui veut ça: je n'ai pas de grands besoins. Je ne manque de rien. Donc, même si les fins de mois sont parfois compliquées, on n'est pas dans Zola."

Aujourd'hui âgée de 60 ans, Agnès Limbos se réjouit d'avoir pu mettre un peu d'argent de côté "pour mes deux gamins qui sont encore aux études", mais aussi d'être "parvenue à acheter une maison dotée d'un atelier qui sert d'outil de travail à la Compagnie, il y a 25 ans", affirme cette artiste qui n'envisage pas de prendre sa retraite mais simplement de "freiner un peu". "J'irai peut-être sur scène en chaise roulante", lâche-t-elle en riant.