Serpent, cétacé, veine saillante, patte d’animal, rivière Les métaphores affluent, à Liège, quand il s’agit d’évoquer, vue du ciel, la structure transparente, ponctuée d’éléments rouges, qui sillonne d’un bout à l’autre la Médiacité. Soit un grand complexe de commerces, de loisirs (cinéma, patinoire ) et d’entreprises (actives dans l’audiovisuel) en chantier dans le quartier du Longdoz, et dont la partie centrale sera inaugurée en octobre 2009. C’est un fait, la "nervure" ou la "bête" en question, conçue par Ron Arad, donne de la chair et de l’air à un bâtiment qui est, pour le reste, assez conventionnel, "boîte noire" comme le sont la plupart des centres commerciaux. Aussi l’objectif du promoteur Wilhelm&Co, en faisant appel au célèbre designer-architecte israélo-britannique - en association avec le bureau belge Jaspers-Eyers notamment -, semble-t-il déjà atteint : donner "une identité" à la Médiacité. Voire une "nouvelle identité" à la ville elle-même ? Peter Wilhelm, enthousiaste, cite le cas de Bilbao et son musée Guggenheim. Une chose est sûre : Liège est en train de se doter de gestes architecturaux forts, tels la spectaculaire gare conçue par Santiago Calatrava, en voie d’achèvement, le récent cinéma Sauvenière ou le futur Théâtre de la Place.

La "verrière" ondoyante d’Arad est formée de rubans d’acier (20 cm de large) entrelacés, et d’une couverture en ETFE, une sorte de plastique ici posé en quatre couches formant de fins "coussins" gonflés à l’air. Un matériau plus léger, souple et isolant que le verre. Cette complexe silhouette de 360 mètres de long imaginée par Ron Arad, véritable structure tridimensionnelle, a dû être calculée de 10 cm en 10 cm par le bureau d’ingénierie anglais Happold - un travail de fourmi - et préalablement montée "à blanc" en atelier.

Alors, serpent ? Rivière ? "Comme vous voudrez, moi j’imagine seulement une structure", lance Ron Arad, qui se contente d’esquisser vers nous, de ses mains, un mouvement, tel deux vagues se croisant et s’écartant. "La seule chose dont j’étais sûr, c’est que ce bâtiment allait être défini et lu par le toit... Et le sol (regardez ces ombres projetées par la structure !) en est une sorte d’imitation" , décrit-il, en visite à Liège entre deux avions et visites d’ateliers - une partie de ses œuvres en édition limitée sont réalisées à Lanaken. Jeux de transparence et de reflets, courbes et spirales, innovations techniques, non-conformisme : on retrouve, dans l’architecture de Ron Arad, les grandes lignes de son travail de designer. Le défi technique n’est pas une fin en soi, précise cet artiste à l’imagination fertile et vagabonde, auquel une exposition a été consacrée récemment au centre Pompidou à Paris, avant New York et Amsterdam. "Par exemple, je conçois un musée en Corée (pour le sculpteur Moon-Shin) : j’ai décidé de faire un bâtiment avec seulement un toit, pas de murs. Ce n’est pas une décision technique au départ - même si la technologie va aider -, c’est une idée, qui m’excite ; ensuite seulement je vois ce que signifie cette décision."

Mais revenons à Liège. L’image qu’a en tête Ron Arad, in fine, la voici : "ce n’est pas un centre commercial, dans le sens d’un bâtiment avec des magasins, mais plutôt une rue couverte. Un marché turc". Artère qui, au carrefour avec une rue du quartier, se gonfle et prend des allures de "cathédrale", acquiesce-t-il. De vitrail géant.

Certes, "ce serait un grand compliment qu’un centre commercial puisse être mentionné comme un monument architectural", confie Ron Arad. Qui rejette les termes "monument" ou "icône" urbaine dans ce qu’ils ont d’immuable et préfère, encore une fois, parler de "structure, avant tout". "En architecture, un bâtiment doit être un bon bâtiment même quand les personnes qui l’ont commandé ont disparu. Disons - je souhaite évidemment un vif succès aux promoteurs et je fais de mon mieux pour les servir -, mais disons, pour x raisons, qu’il ne peut plus y avoir de centre commercial ici : eh bien la structure est là, et c’est pour moi une idée assez excitante d’imaginer "que peut-il s’y passer d’autre ?" Peut-être qu’un marché émergera, peut-être que des squatters y vivront Il y a ici quelque chose qui, même si nous ne le terminons pas, durera au-delà de moi. Dans l’histoire, il y a plein d’exemples réussis de reconversions de bâtiments, comme la Tate Modern à Londres, une centrale électrique reconvertie en centre culturel "

La Médiacité est l’une de ses premières réalisations architecturales d’envergure, avec le musée du design, à Holon en Israël, prochainement inauguré. Ce qui ne signifie pas que le créateur de la célèbre bibliothèque Bookworm et du fauteuil Oh Void compte mettre en veilleuse ses activités de designer et d’artiste. "Je n’ai pas besoin de passeport pour passer de l’une à l’autre discipline. L’approche y est fondamentalement la même. C’est la destination qui est différente, l’échelle, les attentes, la reproductibilité Il y a, certes, beaucoup de négociations et d’interlocuteurs, en architecture, davantage que dans le design, et à fortiori l’art où il n’y en a pas", constate Ron Arad, qui, de ce côté, est tranquille : "J’ai une équipe fantastique."

La Cité ardente ne lui inspire guère de commentaire pour l’heure - il ne l’a pas encore visitée. Tout au plus y voit-il certaine ambition ou audace dans le choix d’architectes tels Calatrava et... lui-même : "Je ne suis pas l’architecte le plus facile !" Et s’il avoue ne pas avoir tenu compte de l’histoire du site de la Médiacité - un ancien laminoir -, son projet lui adresse tout de même un clin d’œil, avec cet étonnant tressage de rubans d’acier. Le choix des couleurs, rouge et blanc, est lui aussi fortuit. Bien vu, en l’occurrence...

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