ENVOYÉ SPÉCIAL À MARTIGNY

La chance de pouvoir embrasser le grand oeuvre de Jean Fautrier (1898- 1964) est suffisamment exceptionnelle que pour se lancer à l'assaut des Alpes valaisannes en toute saison et, forcément, lorsque la neige tisse autour de Martigny son chapelet de dents de rêve! Nous qui avons eu la chance en outre de vernir l'événement de concert avec un époustouflant récital du violoniste Vadim Repin, accompagné au piano par le non moins convaincant Itamar Golan, nous pouvons vous certifier que la rencontre avec une peinture à ce point chargée de sens et d'émotion tient de la denrée indispensable, sinon de la sonate aux accents impérieux, aussi fougueux que réservés et justement tendus.

De tels moments sont rares en effet et le sont d'autant plus dans le cas qui nous occupe: une rétrospective en 1964 au Musée d'Art moderne de la Ville de Paris - à laquelle Fautrier, déjà bien malade, ne put assister -, et une autre en 1989 dans le même musée qui avait, il est vrai, bénéficié d'une importante donation de l'artiste lui-même, le bilan est plutôt maigre pour un tel artiste.

Un Français à l'école anglaise

Reconnu et admiré par tous ceux que l'art des vérités premières interpelle avant tout autre considération, Fautrier doit sans doute à un caractère difficile et à une propension à l'isolement sa relative absence au sommet de l'illusoire hiérarchie des peintres que s'arrachent en priorité les institutions soucieuses de spectaculaire rentabilité. Mais, comme nous le confessait Daniel Marchesseau, le commissaire, cette absence de Fautrier au fronton de la création du XXe siècle ne saurait durer.

Né à Paris de père et mère trop peu présents à ses côtés, Fautrier perdait son géniteur à l'âge de onze ans et sa mère l'emmena avec elle à Londres, où il demeura jusqu'à ses dix- sept ans. C'est à Londres aussi que, affranchi des rêves parentaux de carrière industrielle, il franchit ses premiers pas de peintre, à la Royal Academy d'abord, à l'Université ensuite, quand l'enseignement des premiers lui apparut par trop convenu.

Revenu en France avec un bagage anglophone qui lui pesa longtemps, il y servit d'abord l'armée en guerre de son pays natal, «trois années perdues totalement», avant de se lancer avec rage dans une peinture qui ne le nourrissait guère.

Jusqu'à ce que: «Enfin, en 1924 ou 25, celle où je faisais une peinture style jeune peinturlure française, des marchands se sont littéralement emparés de moi». Il se fait alors un premier ami, André Malraux, qui lui sera fidèle jusqu'à la mort. Une amitié que tint à rappeler la veuve du maître écrivain, en assistant au vernissage de Martigny.

Peinture de hautes pâtes

L'exposition démarre justement avec des portraits et natures mortes de ces années-là et si, bien évidemment, ces toiles encore peintes à l'huile ne témoignent pas de l'écriture typiquement fautrienne, elles sont enlevées néanmoins de cette main sûre, énergique et probante qui avalise les remarquables carrières.

Un portrait de 1925, «L'Idiot ou portrait d'Ernest-Charles Picard» n'est pas sans faire songer, par la densité de l'expression et de l'attitude, par ses colorations sourdes et vives aussi, aux nains de Velazquez.

En provenance pour la plupart de collections privées (heureux propriétaires !), mais aussi de quelques institutions françaises et suisses, les tableaux réunis nous dressent un portrait adéquat d'une oeuvre qui démarre, solide, sur les chapeaux de roue d'une époque et qui, en moins de deux, va enclencher le turbo pour s'affirmer bientôt unique et inaltérable. Une peinture de hautes pâtes.

L'acte supplante le sujet

Quelques nus d'une facture déjà plus novatrice ne nous indiquent pas vraiment, sinon par le biais de voluptueuses sanguines, à quel point Fautrier aima les femmes et le corps féminin et son oeuvre postérieure n'en témoignera pas davantage. Après des débuts remarqués, frappé par la crise économique de 1929, Fautrier s'isola dans les Alpes, rangea ses pinceaux et s'adonna aux plaisirs plus rentables du professeur de ski. Cela pendant une petite dizaine d'années, le temps pour lui de nous professer sa foi pour une abstraction lyrique que la guerre et ses horreurs vont attiser d'urgences aussi condensées que frappantes.

Voici dès lors, admirablement représentée, sa poignante série des «Otages», composée entre 1942 et 1945 de sa retraite de Châtenay Malabry, où avait vécu Chateaubriand et où il assista, impuissant et meurtri, à l'exécution arbitraire de tant d'innocents. L'occasion pour un autre écrivain, Francis Ponge d'écrire: «Il s'agit de tableaux religieux, d'une exposition d'art religieux». Et Ponge d'y voir «la rage de l'expression».

Sculpteur aussi

Ayant abandonné l'huile au bénéfice de matières composites, Fautrier s'armait de matières, parties aussi prenantes de son écriture que son besoin d'affirmer l'indicible en peignant aussi bien une boîte métallique qu'un «Partisan» de Budapest, quand l'invasion soviétique de 1956 lui remémora d'anciennes horreurs.

Petits et grands formats à nouveau: ajusté, le cycle des «Partisans» est un autre temps fort d'une évaluation qui se ponctue avec les grands «Paysages», peut-être plus séduisants mais non moins enlevés, des dernières années.

Quant aux sculptures, plus de la moitié des vingt-deux pièces qu'on lui connaît, elles confirment une force de modelage et d'impact qui fit dire à Malraux que Fautrier était l'un des meilleurs sculpteurs de son siècle. C'était bien vu.

Fondation Gianadda, Martigny, Suisse. Jusqu'au 13 mars, tous les jours, de 10 à 18h. Infos: tél. +41- (0) 27.722.39.78 ou Webwww.gianadda.ch

Beau catalogue: 250 pages, textes et couleurs. Environ 30 euros.

© La Libre Belgique 2004