Bernar Venet " in progress"

Arts & Expos

Roger Pierre Turine

Publié le

Bernar Venet " in progress"
© D.R.

C’était à l’automne dernier et la Haute-Provence d’entre Draguignan et Nice ruisselait d’une pluie battante. Contrariétés de la vie. Elles ne durent pas. Cette rencontre avec Bernar et Diane Venet en leur maison du Muy fut un moment riche, chaleureux, engagé sur le grand braquet des échanges de complicités. La rencontre d’êtres en prise directe, sans fioritures, sur leur destin de créateurs, de passeurs et d’amoureux de ces instants qui laissent des traces. Diane collectionne et expose les bijoux de sculpteurs, Bernar est un sculpteur qui n’a jamais renié, pas un instant, ses débuts d’immense et joyeux provocateur des arts.

A 68 ans, pêche d’enfer, il persiste et signe. La preuve ce dernier vendredi. Alors que Venet tentait d’assurer, au Bozar, et nous y reviendrons, la mise en équilibre de ses tonnes d’acier en arcs de cercles. Nonobstant la précision d’horloger du sculpteur rompu à ses calculs et maquettes, l’orchestration de la partition ne voulait point s’assumer telle que prévu. Par trois fois, les masses d’acier s’étaient plantées en des bruits assourdissants. L’artiste, magicien de l’illusion, y alla d’un souhait qui lui ressemblait : "Laissons ces installations en l’état, œuvres en cheminement ? On laisse tout ainsi avec le matériel de finition du travail." Je vous laisse surtout deviner la tête de Paul Dujardin, patron de Bozar, de France De Kinder, en charge des expositions, de Claude Lorent, commissaire de l’expo, auquel revenait le périlleux ouvrage de négocier l’offre, inattendue.

Un compromis fut trouvé, belge et "classe", pour que, oui, le tout soit plus ou moins laissé en l’état, présentable : work in progress, jusqu’à un certain point ! Le Hall Horta sert d’accueil à tant de manifestations Marri dans son honnêteté implacable, Venet n’en démordait pas : "Ah, cet esthétisme !"

La dizaine de manutentionnaires africains du Palais avait tout tenté, dans la bonne humeur, seul le point d’orgue s’était refusé. Patatras l’équilibre escompté. Tout reste du Venet. De l’art vivant. En devenir. Sur le fil du rasoir. Acier rouillé en liberté surveillée.

"A 17 ans, j’ai su que l’art m’offrait des découvertes infinies. Seule l’abstraction m’intéressait." A l’armée, se mit à peindre avec du goudron "Vous vous foutez de moi", lui dit le colon qui lui concédait un atelier sous les combles. "Vous faites du Picasso ?" Venet de le détromper, de lui proposer un cours d’art, l’autre n’y comprit rien. "Bon, peignez et je reviendrai voir !" Affaire dans le sac,

Venet étala son goudron, marchant dessus avec les pieds, pour éviter la perfection. Déjà ! "Je voulais perdre le contrôle du travail, témoigner de l’aléatoire, du chaos. Point de composition, la matière seule J’étais plutôt chromophobe."

1961, à l’armée, il rencontre Martial Raysse. Et, couché au sol, performe, torse nu, au milieu des poubelles. Pour ajouter la gestuelle à la peinture.

1963, œuvre radicale, pour changer les paramètres de la sculpture : un tas de charbon. Le matériau est la sculpture. "Je photographie ce que je vois sur une route. Sans composition ni anecdote. Avec le souci de la répétition. C’est mon travail." Le plexi, noir, l’interpelle et la galeriste des Nouveaux Réalistes l’invite. Il propose de recouvrir les murs de plexi noirs : les gens y verraient leur reflet. L’idée tombe à l’eau ! "J’ai introduit la couleur dans mes cartons, avec l’idée que cela doit être parfait, avec obligation pour l’acheteur de repeindre son tableau à la laque tous les dix ans, dans une autre couleur. Le concept m’intéresse. Entre 1961 et 1964, une vraie énergie s’est mise en place. A Nice, avec Klein, Arman, Raysse, Ben et les autres, nous étions l’avant-garde. J’aimais faire de tout, diversifier les disciplines "

Venet n’a jamais cessé de se transcender, d’aller au bout de lui-même : "Je passe de tout à rien." "Bernar est un excessif", nous souffle Diane. On la croit.

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