Michaël Borremans rentre juste du Japon où il expose dans trois lieux à la fois : le musée Hara et une galerie à Tokyo, et dans un temple à Kyoto. Il était temps que Bruxelles lui consacre une première grande exposition. Elle se tiendra au Palais des Beaux-Arts à partir du 22 février, avec une centaine d’œuvres et un superbe livre édité à cette occasion. Ce ne sera pas une rétrospective de son œuvre mais un choix dans les vingt dernières années de son travail (peintures, dessins, vidéos), effectué avec le commissaire, Jeffrey Grove du musée d’art contemporain de Dallas où l’exposition ira ensuite (comme elle ira au musée de Tel Aviv). "On a choisi de faire dialoguer les œuvres entre elles, sans ligne chronologique."

L’exposition s’intitule "As sweet as it gets", "le meilleur qu’on peut avoir", un titre en contraste avec la grande peinture de "l’ange de la mort" (notre photo) qui accompagne le titre et fait la couverture du livre : une femme, en robe longue rose, peinte à l’ancienne, mais dont le visage est une peinture dans la peinture, toute noire cette fois.

Dans la banlieue de Gand, à Sint Amandsberg, Borremans a son grand atelier qui donne sur une cour (il a un second atelier à l’autre bout de Gand). C’est là qu’il construit ses images, et peint, reprenant souvent sa peinture jusqu’à ce qu’il la considère comme réussie. Tout le travail de Michaël Borremans est imprégné par "l’énigme". Il y règne une violence étrange, contenue dans des vues apparemment banales semblant souvent tirées d’albums anciens. Il n’y a jamais de sang ou de souffrances explicites. Mais l’angoisse n’en est souvent que plus forte.

Robe de Disney

"Je cherche à mêler chaque fois, nous explique-t-il, des éléments très familiers, voire charmants, qui nous attirent, avec quelque chose d’étrange. Les couleurs, la technique aident à charmer, comme la robe rose à la Disney que porte l’ange." Il nous montre aussi cette petite fille toute mignonne, les joues gonflées, mais le serre-tête qu’elle porte dans les cheveux a quelque chose de "l’inquiétante étrangeté" du réel. C’est la lanière qui ferme des rideaux. Une autre petite fille portant un capuchon à la Vermeer est couchée, face contre terre, sous une lumière aveuglante, comme plaquée contre un mur. Dort-elle ou est-elle morte ? Peints avec une technique parfaite, ses tableaux portent toujours des titres qui contribuent à l’énigme. Un gros plan sur un col de chemise est ainsi appelé "Le cygne".

" Je ne peins jamais la nature, mais bien la culture, la présence de l’humain." Il utilise des photos, parfois des photos d’acteurs qui prennent la pose comme celui qui tient entre les dents ce qui ressemble à une lame mais qui n’en est pas une.

Dans une œuvre nouvelle, le portrait d’un jeune garçon paraît bien classique mais deux rayons sortent de ses yeux. "Ce sont à la fois les rayons de la sainteté dans les tableaux anciens et des rayons laser d’aujourd’hui."

D’abord un dessinateur

Né en 1963, à Gramont, Michaël Borremans est au départ photographe et graphiste. Mais vite, il dessine, peint et, ces dernières années, réalise des films. En 2005, il proposait une très belle exposition au Smak, à Gand (il a aussi été découvert par Jan Hoet). Et en 2006, il avait une exposition à "La maison rouge", à Paris, à la Fondation Antoine de Galbert. Une de ses œuvres anciennes, "L’Allemand", montre un fonctionnaire (nazi ?) des années 30, assis à une table et ébauchant un mouvement des mains. Borremans a décliné ce motif en peinture, dessins et films. Il y ajoute parfois d’étranges points rouges. Dans une variation, cette image apparaît en affiche gigantesque devant laquelle passent les gens. Dans une autre œuvre, "La piscine", il montre l’image d’un homme sur le torse duquel une main écrit "People must be punished" et on voit quatre trous noirs dans la chair. Ici aussi ce dessin "à l’ancienne" est présenté comme sur un mur gigantesque devant lequel il y a une piscine et des gens qui se baignent mine de rien. Dans "Milk", des gens sont debout dans une pièce et regardent fixement un grand écran d’un blanc éclatant. Chez Borremans, les modèles ont souvent les yeux fermés ou regardent ailleurs.

Un homme habillé à la Star Trek a une présence incroyable. De plus petits tableaux donnent la même singularité, fruit d’un travail obsessionnel comme ces deux mains trempées dans l’encre verte et rouge ou ce canard aux yeux vides.

Les dessins, peintures et films de Borremans agissent de manière hypnotique. Ils donnent un sentiment à la fois de grande proximité (ce sont des images anciennes, comme on a déjà vues) et de distance infranchissable. On en revient à l’énigme, à l’étrangeté, à la violence sous-jacente sous les comportements journaliers comme les nazis cachaient leurs sévices sous la routine de fonctionnaires.