Arts et Expos

Pol Bury s'est éteint en France à l'âge de 83 ans. Il venait de conclure une belle exposition de fontaines dans les jardins du Château de Seneffe. Chacun s'était plu à y reconnaître le bien-fondé de ses constructions ludiques et vibrantes, étincelantes et magiques. A Seneffe, les fontaines de Bury confiaient une valeur ajoutée, presque proverbiale, aux aires de repos d'un parc où l'on devenait poète sans s'en apercevoir. Dans la foulée de ses machines qui bougent quand on ne les attend pas, la verve des mots et de l'eau rejoignait celle du constructeur-poète Bury.

Hennuyer de coeur

N'était-il pas l'infatigable créateur de soupçons d'énergies, impliqués dans des espaces à perte de vue! Bien remplie, habilement diversifiée en fonction de quêtes sans cesse activées dans diverses directions, sa carrière s'auréola de nombreuses reconnaissances internationales. S'il habitait de longue date en France, près de Paris, s'il exposa dans le monde entier, Pol Bury n'en était pas moins demeuré un Hennuyer de coeur, fort attaché à ses amitiés légendaires et à cette ville de La Louvière, aux confins de laquelle il était né en 1922.

Il avait vu le jour à Haine- Saint-Pierre et suivi les cours de l'Ecole des Beaux-Arts de Mons. Mais c'est à La Louvière, à deux pas de là, qu'il fit d'abord parler de lui. Libraire, artificier d'utopies, il ne pouvait qu'y faire bon ménage avec le poète Achille Chavée, y rejoindre le surréalisme de Magritte et, plus tard, y fonder, avec la complicité de son ami André Balthasart, des éditions du Daily-Bul impertinentes à souhait.

Le mouvement pour devise

Jeune plasticien, Bury entama son parcours créatif tout juste au lendemain de la Seconde Guerre. Le mouvement fut pour lui, dès le départ, un éternel sujet de réflexion. Collaborant à Cobra, il fit sienne une liberté de création virevoltante dans la subtilité et dynamique dans la précision. Ce qui l'amena, très naturellement, à participer en 1955 à une grande exposition sur «Le Mouvement», mise sur pied à Paris par Denise René. Bury y côtoya Agam, Soto, Tinguely, Vasarely. Il fut un cinétique de la première heure.

De cette époque, datent des oeuvres qui semblent toujours d'actualité, tant elles apparaissent mues par cette poésie du presque rien qui ordonne les grandes orgues. En bois, en métal, ses sculptures d'alors se composaient d'éléments géométriques rendus mobiles à l'aide de petits moteurs. Imperceptible souvent, le mouvement y était si réel que le plaisir d'en suivre les péripéties demeure entier un demi-siècle plus tard.

Petits points, boules plus ou moins importantes, tiges, colonnes: ces divers repères ont, depuis, généré des dizaines, sinon des centaines, de structures, plus ou moins stabiles, plus ou moins mobiles, jamais inertes et toujours ludiques à l'oeil comme à l'esprit. On l'aura peut-être compris, Bury aimait par-dessus tout jongler avec les paradoxes, les contresens, les défis tant aux lois de la pesanteur qu'à celles du bon sens. Il aimait bousculer les idées reçues et arrondir les esprits trop carrés. Il aimait surprendre. Surprendre dans le meilleur sens du terme: comme sans y toucher. D'où la lenteur extrême et voulue de ses mises en mouvement, structures dans l'espace ou fontaines depuis 1976.

Fontaines, ramolissements

Polémiste et franc-tireur, Pol Bury n'en a jamais fini d'extérioriser son goût prononcé et tonique pour la mise à mal du convenu. C'est dans cet ordre d'idées et de réalisations qu'il s'adonna avec délices à ces «Ramolissements» si caractéristiques d'une oeuvre libertaire commise en toute dérision. Que de grands personnages, que de monuments réinterprétés dans le délire des sens et contre-sens par sa patte d'iconoclaste. Jusqu'à la Tour Eiffel elle-même!

Pol Bury a peint, sculpté, ramolli et... polémiqué dans l'outrance caractéristique des bons esprits épris d'équités «non téléphonées». De 1972 date son livre engagé «L'Art à bicyclette et la révolution à cheval». Plus tard, il commit d'autres perles: en 1976, «Le Petit Commencement, le vélo de Joseph Staline et le circuit idéologique». Ou encore, autre exemple parmi d'autres: «Les Horribles Mouvements de l'immobilité».

Un art dans l'histoire

On peut certes penser que cet art-là, aujourd'hui, a quelque peu vieilli. Les données de l'art tournent si vite, tourneboulent les imaginations et les facilités de routine. Il n'a, très certainement, pas vieilli dans sa verve élective, à l'esprit corsé si typique de nos régions assoiffées d'insolite. Il peut avoir pris des rides au niveau de sa formulation. Mais comment, cependant, lui reprocher quelque formalisme que ce soit, quelque statisme, alors que tout y bouge, fût-ce imperceptiblement! Le temps, de nos jours, passe trop vite! Il balaie trop souvent sans raison. Pol Bury peut dormir sur ses deux oreilles: son humour et l'intelligence de ses constructions feront encore sourire des générations de curieux et d'amateurs d'utopies, d'inventions à déguster comme un vin qui a mûri au soleil.

Cet esprit inventif et positif a ancré son expression dans la rigueur d'un langage, d'une écriture sourde aux redondances. Il a géométrisé ses approches, leur a confié des valeurs éternelles, la pointe d'ironie et l'humour en plus.

© La Libre Belgique 2005