Une légende médiévale raconte qu’au IXe siècle, on avait élu un personnage très érudit venu d’Allemagne comme Pape. Mais on découvrit ensuite que ce Pape était enceinte. C’était une femme qui devint Jeanne la Papesse. Elle et son enfant moururent lors de l’accouchement. Aujourd’hui encore, dit-on, une chaise percée permettrait à la fin d’un conclave de vérifier le sexe d’un nouveau Pape élu au Vatican pour s’assurer qu’il ne sera pas une Papesse.

Si l’Eglise vaticane reste toujours aussi fermée aux femmes, l’art, lui, a évolué et les plus grands artistes actuels sont souvent des femmes, comme le montre la très grande et magnifique double exposition d’Avignon.

Le moment s’imposait. Avignon se devait de célébrer celle qui fut, pendant près de 30 ans, enfermée dans l’asile de Montfavet, dans la commune d’Avignon, et y mourut, il y a juste 70 ans. L’hôpital y consacra une expo ce printemps. La collection Lambert a joint à l’œuvre de Camille Claudel celles d’autres "Papesses" de l’art du XXe siècle : Louise Bourgeois, Berlinde De Bruyckere, Kiki Smith et Jana Sterbak.

Le "Faune en rut"

Le destin de Camille, la sœur aînée et aimée de Paul Claudel, fut dramatique. On montre, à la Collection Lambert, son "dossier psychiatrique" où il n’est question que d’argent et jamais d’amour. Sa vie ? La naissance en 1864 dans un milieu bourgeois, une mère impitoyable qui jamais n’ira voir sa fille quand elle sera enfermée durant 30 ans, de 1913 à 1943, dans l’hôpital psychiatrique de Montfavet à Avignon. Jusqu’à sa mort à 78 ans. Et puis, l’arrivée de Camille dans l’atelier de Rodin. Elle a 20 ans, lui en a 24 de plus. Le "Faune en rut", comme on le surnommait, ne fut pas seulement un professeur exceptionnel, il l’utilisa aussi pour ses propres travaux, en fit sa meilleure assistante (les pieds et les mains de "La Porte de l’Enfer" sont de Camille). Il devint son amant passionné et lui promit le mariage mais jamais Rodin ne se résolut à quitter sa femme ou à abandonner ses innombrables liaisons et Camille, lassée, lui fermera sa porte en 1897- elle a alors 33 ans.

Elle continua quelques années à brûler encore d’un génie fragile avant de se replier dans de petites sculptures ornementales et de sombrer dans la clochardisation.

Dès la mort de son père en 1913, il y a juste 1 00 ans, sa famille l’enferma dans un hôpital psychiatrique où les médecins diagnostiquèrent une paranoïa de persécution. Mais le doute n’est plus permis. Elle aurait pu sortir, parler, créer à nouveau sans sa mère qui ferma portes et fenêtres et si son frère Paul, qui s’en est voulu, s’était battu pour qu’on la relâche.

Faire enrager

Ce qui frappe dans ce combat c’est comment, alors, être femme et artiste était quasi impossible. Quand Camille Claudel décida de devenir sculptrice, les femmes artistes étaient rarissimes, tant elles étaient soumises à l’oppression et à la censure. Les artistes anglaises devaient venir à Paris pour étudier le nu, car en Angleterre, elles étaient interdites d’atelier. A Paris, une femme devait obtenir une autorisation officielle pour porter un pantalon. Les théories pseudo-scientifiques indiquaient qu’une femme artiste perdait ses qualités de femme et de mère, car ces qualités, limitées, étaient en quelque sorte "détournées" vers la création artistique et n’étaient plus disponibles pour autre chose. En 1901, dans un article de "La Revue blanche", on pouvait lire qu’une seule femme était admise dans le monde de l’art (Rosa Bonheur) " car elle était si laide physiquement et moralement, qu’il n’y avait rien en elle de féminin ". Représenter le nu était interdit aux femmes sous peine de censure. "La Valse", la plus célèbre des sculptures de Camille Claudel, montrée à Avignon parmi des dizaines d’œuvres majeures de l’artiste, fut censurée car elle représentait un couple nu dansant. On força l’artiste à nouer un drap autour des reins de la femme afin que les sexes des deux danseurs ne se touchent plus.

Etre femme et artiste était alors un chemin de croix qui peut expliquer le délire de persécution de Camille Claudel. Dans un geste hâbleur, à 24 ans, elle répondait à un questionnaire que la principale qualité chez un homme " est d’obéir à sa femme ", et chez une femme " de faire enrager son mar i ". Et que la misère est " d’être mère de nombreux enfants".

On redécouvre à Avignon comment Camille Claudel s’émancipa dans son art pour devenir une très grande artiste. On admire ses têtes de Rodin, puissantes comme celles d’un dieu animal. Ses délicats bustes d’enfants. Et son "Implorante", une femme à genoux tendant les bras vers un homme âgé qui la quitte aux bras d’une vieille femme. A genoux, c’est elle, et debout, c’est Rodin partant avec sa femme.

"Les Papesses", à la Collection Lambert et au Palais des Papes, à Avignon, jusqu’au 11 novembre. Infos : www.collectionlambert.fr et www.palais-des-papes.com