Catherine de Zegher vient d’être nommée à la tête du musée des Beaux-Arts de Gand. Une surprise de voir arriver cette spécialiste de l’art contemporain dans un musée dont les collections mêlent les époques. Surprise, aussi, de voir revenir en Belgique cette grande dame de l’art qui commença sa carrière à Courtrai (lire ci-contre) pour la prolonger à New York au Drawing center, au Canada, en Australie. Elle est commissaire du pavillon australien à l’actuelle Biennale de Venise et dirige celle de Moscou qui s’ouvre le 20 septembre. Nous l’avons rencontrée.

Les artistes russes ont une vitalité et une ironie qui frappent. Le pavillon russe à Venise, avec Vadim Zakharov, était marquant. A voir cet art, on n’est loin des clichés négatifs sur la Russie.  

Ce qu’on en dit n’est pas vraiment ce qu’on vit sur place. J’ai toujours aimé l’histoire de la Russie et sa littérature. Il y a chez eux un grand sens de l’immatériel qu’on a vu dans la force du symbolisme russe et l’émergence des constructivistes (Malevitch), qui les sort de la matérialité de tous les jours. Les Russes s’estiment d’ailleurs supérieurs aux autres sur ce point et reprochent aux Américains et aux Chinois d’être matérialistes. Certes, il existe une petite frange qui est attirée par les grandes firmes de luxe qu’on connaît, mais il y a tous les autres qui continuent à prendre le temps de lire partout, dans les métros, les salles d’attente.  

Comment caractériser l’art russe contemporain?

Il est le fruit de siècles de subtile subversion contre les différents pouvoirs, avec une grande imagination. J’aime surtout les jeunes artistes russes. Ils sont très en avance sur le monde actuel de l’art et sur le marché très pervers qui sacrifie la grande majorité des artistes au profit d’un tout petit groupe seulement. La plupart des artistes que je rencontre sont très pauvres.

On parle beaucoup des oligarques collectionneurs comme Abramovitch qui vient à la Biennale de Venise avec son yacht immense.  

Les oligarques, c’est tout petit. Je m’intéresse plutôt à l’histoire russe, les débuts du modernisme (tout est venu de là, le constructivisme, De Stijl). J’ai sillonné ce pays qui couvre neuf fuseaux horaires, jusqu’à Vladivostok. On y voit un amalgame de cultures différentes, de tensions Nord-Sud, Est-Ouest. Et j’ai vu ces jeunes artistes, comme je les aime, car ce sont eux qui vont modeler notre futur et articuler une nouvelle pensée. Par exemple, les artistes du groupe Gorod Ustinov, qui ne veulent rien vendre, mais qui veulent créer une nouvelle ville, qui parlent de "fabriques du temps libre". Ils travaillent ensemble et créent du temps pour les autres, car, puisque plus personne n’a de temps, il faut en créer. Et ils le font avec des œuvres belles.  

Qu’est-ce qui vous intéresse dans l’art actuel ?  

C’est cela qui me fascine : ces jeunes qui veulent créer un nouvel espace, un nouveau temps. Ils ne veulent plus de l’utopie qui n’est qu’un futur qui ne se réalisera pas, comme le promettaient les Eglises et leur Paradis ou le communisme. Ils préfèrent un présent lié au passé et qui peut engendrer un futur. Dans ce présent, on crée un espace d’empathie, de réciprocité, un maillage, des petites choses pour jouir du présent.  

Comme le montre, présenté à Moscou, le film du Bruxellois Nicolas Kozakis qui a filmé un moment de paix, de lenteur et de fraternité sur une île grecque avec, en sous-titre, les paroles de Raoul Vaneigem pourfendant les impasses de notre société de l’oppression et du rythme fou.  

Oui. Le thème m’est venu en Australie. Je voulais voir l’intérieur du pays et comprendre la notion de temps et d’espace chez les Aborigènes. Et j’ai vu comment ils vivent absolument dans le présent pour survivre.  

Une manière de résister à la crise ?  

Il y a, dans nos sociétés, un grand vide, une absence d’idéologie, un futur de désastre et de fin du monde. Il faut revenir à ces concepts de base : le temps et l’espace. Il y a un choc de concepts : d’un côté, l’homogénéisation du monde, la globalisation. On travaille tous dans un même temps imposé par l’économie et le commerce. Moi-même, je dois travailler en même temps dans trois fuseaux horaires différents. Et, de l’autre côté, je vois des artistes qui, eux, retrouvent l’essentiel et se demandent comment améliorer la vie, faire du présent quelque chose d’agréable où se parler. C’est le cas aussi d’Edith Dekyndt, une artiste belge dont j’admire l’intégrité, la sensibilité, l’intelligence. Elle montre à Moscou des couvertures tissées d’or et d’argent, référence à l’icône, à Malevitch, à la lumière, au tissage, au domaine domestique et privé qui reste le dernier domaine qui échappe encore à la folie de la globalisation et garde quelque chose de sacré. Les femmes peuvent jouer un grand rôle dans ce mouvement. Panamarenko sera à Moscou, car ses utopies (avions, voitures) à lui ne marchent volontairement pas. Il l’a dit : "Si mon zeppelin volait, je me retrouverais seul dans mon panier, confronté à moi-même." 

Comment résister au marché de l’art ?  

Je n’ai jamais travaillé avec lui. Mon travail est de sauvegarder l’intégrité des artistes et montrer le travail de ceux qui n’ont que très peu présenté leurs œuvres. Quand je continue à montrer des artistes aussi reconnues que Julie Mehretu ou Mona Hatoum, c’est qu’elles sont restées intègres.  

Vous voir arriver à Gand est une surprise.  

J’ai toujours adoré ce musée, son bâtiment, ses collections. Etudiante en histoire de l’art et archéologie à Gand, j’y ai vu déjà Jan Hoet qui aidait le professeur à passer les dias ! De plus, le musée a été restauré. Je crois dans les relations à nouer entre présent, passé et futur, entre l’art ancien et l’art contemporain. Le XXe siècle a voulu tout séparer, catégoriser. Il faut maintenant, au XXIe siècle, renouer, reconnecter les choses, montrer leur interdépendance. Je trouve intéressant aussi l’idée de la ville de faire collaborer les trois musées (avec le Smak et le Design museum). Je peux apporter une impulsion, ouvrir davantage à l’international.  

C’est à la mode, le mélange: Fabre au Louvre.  

Ce serait catastrophique de continuer cela. L’effet choc est démodé. Le radical aujourd’hui n’est plus dans le choc mais dans le relationnel, l’interconnexion. Il faut agir avec une grande subtilité, une connaissance des œuvres, voir que la forme, les couleurs, le contexte puissent se juxtaposer dans une grande fluidité. L’art visuel est un langage, et on l’a coupé en petits morceaux. Comment voulez-vous que les gens comprennent encore quelque chose si on ne renoue pas ces morceaux ensemble ?  

Un exemple de vos projets ?  

C’est trop tôt, et nous ferons la balance entre expos "blockbusters" et plus pointues. Mais j’ai cité un exemple possible. En 2014, on célébrera les 100 ans de la guerre. Je voudrais qu’on évoque plutôt l’amour et la compassion que la cruauté. J’ai souvent rencontré des artistes venus de pays en guerre. J’ai discuté avec des peintres vietcongs qui furent envoyés sur le front où ils n’ont pas peint des morts, mais bien des filles écrivant des lettres ! Ils peignaient des sujets qui montraient une autre vie possible, et j’ai suggéré une expo sur les lettres d’amour sur le front.  

La Belgique est riche de grandes collections privées ?  

Je reste interrogative. Un musée privé demande plus qu’une génération pour le faire vivre, et je crains qu’à terme, ces collections deviennent des mausolées. Or, un dessin d’artiste dans un tiroir n’est qu’un morceau de papier s’il n’est pas montré. Ces collections sont très élitistes. La Belgique a tant de beaux bâtiments et de musées qui croulent. Collaborons et faisons vivre et circuler ces œuvres.  

Bruxelles n’a pas de musée d’art contemporain et a fermé pour longtemps son musée d’art moderne.  

Je ne connais pas la situation, mais cela reflète sans doute l’état du pays. On n’arrive pas à apprécier assez ce pays de lait et de miel. Et on se comporte souvent comme des enfants gâtés. J’ai assez voyagé dans des pays aux climats terribles pour mieux juger les privilèges que nous avons. Il faut se rappeler que la culture doit rester importante, car elle permet de garder les esprits ouverts, de garder notre conscience vive.  

A quoi sert un musée ?  

C’est un lieu où il faut prendre du temps. Un musée doit créer un temps au sein d’une société en constante accélération. La contemplation de l’art demande de l’attention qui permet avec le temps de devenir plus conscient, plus critique, plus engagé. Quand on reste longtemps devant une œuvre, on comprend davantage sur la vie et sur soi-même. C’est ce que je ressens, par exemple, devant les artistes de l’Arte povera comme Penone ou devant le travail de Joëlle Turlinckx.  

Vous avez beaucoup écrit sur les femmes dans l’art.  

On assiste pour l’instant au Moyen-Orient, en Asie, en Afrique, à la troisième vague du féminisme. C’est important, car les études ont montré que le futur de la planète dépend d’elles. Si les femmes deviennent éduquées, ont accès aux soins de santé, ne doivent plus vivre avec leur belle-mère, alors, on a une société plus calme, plus en paix. Les musées rattrapent le temps perdu en montrant davantage d’œuvres de femmes, ce qui permet alors de faire bouger toute la société. L’art des femmes exprime davantage la compassion, la réciprocité, par rapport à l’art plus individualiste des hommes. Après le "geste personnel" au XXe siècle, il faut un geste plus collectif et participatif. C’est comme en physique, après l’énergie nucléaire née de la fission des noyaux, il faut passer maintenant à celle née de la fusion des noyaux !  

Vous avez travaillé partout. La mondialisation est un fait.  

Dans un monde devenu global, ce qui est important est chaque fois la spécificité, le contexte. On en revient à Malevitch qui avait vu que le vrai grand changement ne viendrait pas du commerce et de l’économie comme le croyaient les Soviétiques, mais qu’il serait intérieur, en chacun de nous. Malevitch, dont on fête cette année les cent ans de son Carré noir sur fond blanc créé en 1913 pour un ballet.