Envoyé spécial à Paris

Le musée Marmottan est un très bel hôtel particulier dans un des coins les plus cossus de Paris. Il regorge de trésors (mobilier, peintures) et possède une des plus belles collections de peintures de Monet et de Berthe Morisot grâce à des legs. Au point que le musée s’appelle dorénavant musée Marmottan Monet. On y trouve quelques perles comme le superbe petit portrait de Berthe Morisot par Edouard Manet. Le musée Marmottan a prêté à son homologue de Wuppertal, le musée von der Heydt, une partie de ses impressionnistes et, en échange, ce dernier présente à Paris les trésors de ses collections : une cinquantaine de tableaux magnifiques de couleurs, représentant le fauvisme mais surtout l’expressionnisme allemand. Cette exposition qui attire la grande foule, démontre la grande richesse patrimoniale des musées allemands, souvent méconnus et pourtant proches (lire ci-contre). Mais surtout l’expo met en lumière la créativité exceptionnelle qui régnait en Allemagne au début du XXe siècle et qui fut essentielle à l’émergence de l’art moderne.

Parler "d’expressionnisme allemand" est réducteur car il y eut plusieurs écoles de peinture, très différentes, qui se sont côtoyées : Die Brücke, fondée à Dresde en 1905 (avec Kirchner, Heckel, Schmidt-Rottluff), le Blaue Reiter créé en 1911 à Munich (avec Kandinsky, von Jawlensky, Marc, Macke et Münter) et la "Nouvelle objectivité" qui arrive plus tard, avec Max Beckmann, Otto Dix et Georges Grosz, sans oublier l’expressionnisme autrichien avec Kokoschka et Oppenheimer. L’exposition est passionnante car elle permet de confronter tous ces courants grâce à des œuvres majeures. On peut aussi y admirer des œuvres de peintres étrangers qui ont fortement influencé les Allemands : comme un nu de jeune fille de Van Dongen, somptueux avec sa longue chevelure bleue piquée de fleurs rouges, et tombant sur son corps naturellement offert. Ou un formidable portrait de petite fille par Munch, en traits rouges simples, d’une force tragique reflétant les tourments de l’enfance.

Die Brücke est un mouvement du nord (le "pont" dont il est question est celui de Dresde). Alors que le Blaue Reiter est du sud (son nom est né de l’amour de Franz Marc pour les chevaux). Dans le catalogue, Christine Poullain résume : "Nés tous deux de la primauté du sentiment personnel de l’individu, de l’inquiétude devant la solitude et la mort, le premier peint un pathos angoissé souvent sur un mode excessif, poussé à l’extrême, alors que le second privilégie l’immersion et l’improvisation suscitée par une nécessité intérieure, celle qui a conduit Wassily Kandinsky jusqu’à l’abstraction". De la première école, il faut d’abord admirer les Kirchner : les "Quatre baigneuses" brossées à grands traits, dans des couleurs audacieuses, à l’image du sujet montrant ces filles nues dans la campagne berlinoise. Ou "Femmes dans la rue", peint en 1914, à la veille de la guerre : des femmes filiformes, avec leurs aigrettes paradant sur Unter den linden à Berlin, cocottes de luxe, miroirs d’une société qui éclatera comme une bulle avec les horreurs à venir.

De la seconde école, il y a ces Kandinsky d’avant l’abstraction, aux superbes couleurs et "Jeune fille aux pivoines" de von Jawlensky, festival de rouges auteur d’un visage audacieusement vert et jaune. Il n’y a pas au Blaue Reiter, la force sociologique et les femmes écorchées de Die Brücke, tout y est explosion de couleurs et volupté de la peinture et de la nature. L’entre-deux guerres et les nouvelles catastrophes qui s’annoncent ont suscité la virulence de la Neue Sachlichkeit. Et l’expo montre ainsi "A la beauté" d’Otto Dix, avec un dandy inquiétant (un autoportrait ?) entouré des plaisirs "décadents" du Berlin des années folles. Toutes ces écoles éclateront avec les Nazis qui décréteront cet art "dégénéré". Kirchner se suicida en 1938 en Suisse où il s’était réfugié. Une époque de création inouïe s’éteignait dont cette exposition redonne avec talent, un peu du génie.

Fauves et expressionnistes, de Van Dongen à Otto Dix", chefs-d’œuvre du musée von der Heydt" au musée Marmottan à Paris, jusqu’au 20 février, tous les jours sauf lundi, de 11h à 18h.