Le projet 

Un homme nous regarde fixement, un œil au beurre noir en plein visage. C’est l’affiche choc qu’on découvre dans tout Lyon pour annoncer la nouvelle Biennale d’art contemporain qui vient de s’ouvrir. L’art peut être dangereux. Il peut vous changer un peu et vous en faire voir de toutes les couleurs.

Avec la Biennale de Venise, celle de Lyon est celle qui attire le plus de visiteurs belges. Elle permet de faire le point de manière passionnante sur tout ce qui se fait aujourd’hui en art (le contraire d’un musée). Si Venise rassemble au total d’une édition 300000 visiteurs, Lyon atteint 200000 mais en une durée deux fois plus courte.

Dirigée depuis sa création en 1991 par Thierry Raspail, elle a la particularité d’être menée tous les deux ans par un commissaire invité qui travaille sur un thème et réalise une grande exposition dans plusieurs lieux de la ville. Cette année : "La Sucrière", grande friche industrielle au bord de la Saône, dans le quartier "Confluences", en pleine rénovation et très huppé, tout près du futur "musée des Confluences" dont la silhouette immense et menaçante est sortie de terre (lire ci-contre); le musée d’art contemporain; et trois lieux bien plus petits : la Fondation Bullukian et, sur les hauteurs de Fourvière, l’église Saint-Just (il ne faut surtout pas rater les installations très drôles et fortes de Tom Sachs) et la Chaufferie de l’Antiquaille.

Le commissaire invité cette année est Gunnar B. Kvaran, Islandais, francophile marié à une Française, directeur du beau musée Astrup Fearnley de Renzo Piano, à Oslo. Il a choisi le thème de la "narration" dans l’art, du "récit". Comment les artistes d’aujourd’hui racontent des histoires sur eux-mêmes, sur le monde, et sous quelles formes. Il ne s’agit pas d’ajouter du récit dans un monde déjà saturé de récits par les nouveaux médias, mais d’inventer des formes qui interrogent et révèlent comment (dys)fonctionnent ces récits d’aujourd’hui : ceux de la politique, des médias, d’Internet, de la publicité, etc., qu’on nous vend pour vérité.

Installations et vidéos

C’est un choix, un filtre assumé dans le foisonnement infini des formes de l’art actuel. Gunnar Kvaran a sélectionné 76 artistes, dont la majorité est très jeune et nous est encore largement inconnue. A la Sucrière, près de 60 % des artistes sont nés après 1980. Toutes les œuvres montrées sont des créations ou des premières en France.

Visiter la Biennale est donc une aventure artistique à la découverte de ces jeunes qui brassent une culture autant classique qu’Internet et maîtrisent les nouvelles technologies (il y a très peu de peintures et de sculptures, l’essentiel sont des installations et des formes de vidéos).

Beaucoup de ces artistes viennent des Etats-Unis ou y vivent. "Les Etats-Unis, explique Gunnar Kvaran, restent de loin le pays le plus puissant en matière de fabrication et d’exploitation de narrations mainstream à travers ses industries culturelles, parce qu’ils vivent au quotidien cette culture standardisée et généralisée de l’entertainment. Les artistes américains qui m’intéressent sont ceux qui adoptent des positionnements critiques à l’égard de la narration, ceux qui explorent d’autres façons de raconter ou qui se saisissant de récits existants, interrogent le mode de fonctionnement et l’impact sur nos vies."

"La culture américaine continue d’être le plus grand laboratoire narratif du monde. Les artistes sélectionnés cherchent à révolutionner notre perception et notre compréhension du monde en lui restituant son étrangeté, sa poésie et sa complexité radiale si souvent aplanies ou étouffées par les mises en récit conventionnelles."

Même les nombreux artistes français choisis vivent pour la plupart aux Etats-Unis (Antoine Catala) ou à Londres (Laure Prouvost), où ils sont bien connus alors qu’ils ne sont jamais exposés en France.

Parmi les artistes présents, on en trouve de 18 nationalités (des Brésiliens, des Africains du Sud, des Chinois, ...), de quoi vérifier que, malgré Internet et la mondialisation, des artistes inventent des formes et des narrations spécifiques pour parler des problèmes chez eux : inégalités sociales au Brésil, décolonisation en Afrique, etc.

Barney et Ono

Dans ce parcours aventureux, tout n’est pas aussi convaincant. Certains ne maîtrisent pas vraiment leurs techniques et ne font qu’ajouter un discours chaotique aux discours déjà trop foisonnants (surtout à la Sucrière, moins réussi que le musée d’art contemporain). Mais il n’empêche que le parcours reste passionnant et contient des pépites.

Pour placer son propos dans une histoire, Gunnar Kvaran a entouré ces jeunes "pousses" de glorieux ancêtres qui interrogeaient déjà la forme du récit : Erro, le peintre islandais qui reprend les codes de la bande dessinée pour raconter l’Histoire; Yoko Ono avec une performance comme "Cut piece" où les visiteurs étaient invités à découper ses vêtements et qui met le corps de l’artiste au cœur du récit; Alain Robe-Grillet, enfin. On projette en boucle à Lyon deux de ses films "culte", de 1970-71 : "L’Eden et après" et "N a pris les dés" (anagramme du premier titre) avec la belle actrice Catherine Jourdan. Le second film reprenant exactement les séquences du premier mais dans un autre ordre ! Le "pape" du Nouveau roman pourfendait le récit "ordonné" : "Quand on me raconte une histoire à la télévision dans ce qu’on appelle une dramatique, les choses s’y enchaînent du début jusqu’à la fin de façon logique, bien sage, bien continue. L’ensemble se transforme en un objet lisse et fermé, tout rond comme un œuf incassable et transparent, quelque chose comme la mort."

Le récit conventionnel peut être trompeur, sans surprise et manipulateur (le "storytelling" du pouvoir). Réinventer la forme du récit, c’est créer l’esprit critique. Interroger le récit, c’est faire émerger des histoires pertinentes dans le flot d’images qui nous noient.

Il présente aussi une seconde génération de "pères du nouveau récit". Matthew Barney est à Lyon avec une formidable installation faite d’un film où il joue avec Björk, dans une baleinière japonaise transportant en mer une immense colonne de vaseline chaude qui forme des vagues en se refroidissant, se collant aux débris des crustacés, tandis qu’une histoire d’amour avec la geisha-Björk se déroule dans le bateau. Barney présente le film et une immense colonne phallique de vaseline ouverte comme une baleine morte (on dit que l’ambre est du sperme de baleine séché).

On y retrouve aussi Jeff Koons, Robert Gober avec une belle série de grandes et inquiétantes maisons de poupées contenant ses fantasmes d’enfermement et de sexualité infantile, Fabrice Hyber qui continue de raconter une histoire poétique avec ses petits hommes verts proliférants, et Tom Sachs, vraie révélation avec, à l’église Saint-Just, son grand bateau négrier interrogeant l’esclavage ancien, mais aussi celui des corps et des esprits aujourd’hui, avec, dans ses cales, les Barbies des 330 femmes qui l’ont marqué. Il a ausi placé, en chaire de vérité, un "prêtre" fait de caméras de surveillance et de hauts-parleurs !

12e Biennale de Lyon jusqu’au 5 janvier 2014. www.biennaledeyon.com