On connaît le rôle du sabre et du goupillon dans les conquêtes coloniales de la Belgique. On oublie trop souvent celui du positivisme et de l’image. En effet, pour perdurer, il ne suffisait pas de combattre et de convertir, il fallait aussi inventorier et décrire. En tant qu’image exacte, la photographie permit les deux.

Au Musée de la photographie à Anvers, une centaine de clichés anciens nous laissent voir ce recensement systématique des curiosités de la nouvelle colonie comme une sorte de tour du propriétaire. L’écho qu’ils suscitent chez le visiteur laisse entendre clairement combien il s’agissait-là aussi de l’élaboration du mythe du Congo belge. Le mythe dans ses deux versants, à la fois histoire lénifiante et modèle conquérant.

L’ensemble - époustouflant - offre l’introduction la plus éclairante qui soit à la centaine de photographies de Carl De Keyzer exposées tout à côté et montrant les traces de cette cruelle chimère aujourd’hui. Il est d’autant plus "ajusté" que le photographe de Magnum lui-même et l’historien Johan Lagae ont exploré de concert les collections du Musée de Tervuren pour le concocter. Cela nous vaut la découverte d’extraordinaires images, des sortes de "tableaux d’histoire" en noir et blanc montrant comment les Blancs s’imposaient aux Noirs. Images de défrichages, de constructions, de découpages au carré de l’espace pour des implantations de comptoirs et de villages. Images d’un blitzkrieg rationnel si l’on considère que la messe - c’est le cas de le dire - était dite en trois décennies.

Elles sont d’autant plus extraordinaires ces photographies qu’elles ont été tirées à partir des négatifs originaux d’une qualité époustouflante. Traitées avec les moyens d’aujourd’hui et agrandies au format 1m x1,2 m elles livrent des informations que personne n’avait jamais vues auparavant dans les tout petits tirages d’archivage. De plus, leur sélection (parmi 44000 documents) par les regards complémentaires du photographe et de l’historien les ramènent dans le champs de la photographie d’auteur. En effet, à l’intention évanouie de l’opérateur de l’époque s’est de facto substituée celle d’une critique à rebours d’un système inhumain.

Le Belge le sait confusément, mais un solide tabou l’empêche de l’admettre, le système colonial était en grande partie tributaire de l’esclavage. Peu importe les euphémismes d’alors ("travail forcé éducatif" ), ce qu’on voit dans cette exposition ce sont des hommes enchaînés les uns aux autres par le cou, des hommes mutilés, des hommes écrasés par le labeur, harassés par les charges portées lors des expéditions, des hommes minés par des conditions de travail abominables. Ce que l’on voit surtout, ce sont des hommes humiliés. Tout cela est encore plus difficile à regarder lorsqu’on sait que ces images étaient prises en toute bonne conscience, comme un témoignage de la civilisation en marche. Au-delà de la seule exhumation de documents, il s’agit donc ici surtout d’une mise en perspective nouvelle, d’une relecture de notre histoire tant glorifiée d’un point de vue économique et si peu glorieuse du point de vue humain.

Après ce "Congo belge en images" des archives, l’exposition "Congo (belge)" de Carl De Keyzer nous montre ce qu’il en reste. Ce travail a été conçu autour d’une idée simple : visiter le Congo d’aujourd’hui avec un guide de Voyage des années 50. Autrement dit, retourner sur des lieux suffisamment remarquables que pour figurer dans le manuel du voyageur de l’époque et voir ce qu’il en est advenu. Difficile évidemment de retrouver tel ou tel bâtiment situé par exemple alors "4, rue de Namur à Kolwezi", cependant dix mois sur place ont néanmoins permis de faire état d’une ruine à l’échelle du pays. Toutes les infrastructures coloniales - alors plus nombreuses qu’en Belgique - sont la plupart du temps encore debout, mais dans un état délabré. Comme souvent avec De Keyzer, le constat suffit sans qu’il soit nécessaire de gloser. La complexité des images, pourtant très accessibles, décourage d’ailleurs de se lancer dans des considérations rebattues sur la responsabilité des uns et des autres. Ce qui compte ici, c’est ce que l’on voit. A savoir, un pays qui n’a pas détruit, comme d’autres l’ont fait lors de leur indépendance, ce que les Blancs avaient construit. Un pays qui continue à utiliser les installations coloniales et donc à se couler encore dans le "modèle belge". Cela nous donne des visions surréalistes d’une déglingue généralisée avec ses no-man’s lands urbains quasiment lunaires, ses villas de colon "customisées" et ses usines en ruine. Reste au milieu de tout cela, plutôt bien préservés par une communauté religieuse vieillissante mais encore en place, des lieux de culte, des écoles et des dispensaires. C’est-à-dire trop peu. Ce qui laisse au visiteur de l’expo ou au lecteur de l’excellent ouvrage éponyme paru chez Lannoo, un goût plutôt amer. Pour lui la boucle est ainsi bouclée avec la certitude que le mythe bâti jadis dans l’image se dissout aujourd’hui en elle.

Fidèle à lui-même et sans qu’il l’énonce vraiment, Carl De Keyzer poursuit sa longue entreprise de démystification des pouvoirs. Cela, et c’est bien toute son originalité, à travers une critique des images - mentales ou non - qui ont fait ou qui font leur apologie. Autrement dit, plutôt que de prolonger la veine du photo-reportage elle-même porteuse de mythes, le Gantois a depuis longtemps opté pour celle de l’anthropologie visuelle. Cet excellent "Congo (belge)" au bout du bout des "tristes tropiques" est en cela plus proche de l’esprit des disciples de Levi Strauss que de ceux de Cartier-Bresson. On s’en réjouit.

"Congo (belge)" photographies de Carl De Keyzer et "Congo belge en images" sélection de photographies issues des collections du Musée de Tervuren par Carl De Keyzer et Johan Lagae. Exposition : Anvers, FoMu, Waalse Kaai, 47. Du 22 janvier au 16 mai, du mardi au dimanche, de 10h à 18h. Rens. : www.fotomuseum.be Les livres, respectivement 45 et 42 € sont parus chez Lannoo.