En 2011, disparaissait à 83 ans, celui qu’Eric Mezil, directeur de la collection Lambert en Avignon appelle « un des derniers géants de l’art américain ». Aujourd’hui, le Centre Pompidou à Paris propose une grande et magnifique rétrospective de Cy Twombly en 140 oeuvres essentiellement ses peintures mais aussi ses sculptures, photographies et dessins. Une occasion unique de voir l’ensemble du parcours d’un artiste qui toute sa vie fit le lien ente l’expressionnisme abstrait américain et la culture méditerranéenne.

L’importance de Twombly mit du temps à s’affirmer. Au début, le public et la critique n’y voyaient souvent que « graffitis » pour ne pas dire « gribouillis que même un enfant sait faire », oubliant que Picasso disait qu’il avait « mis toute sa vie à savoir dessiner comme un enfant ». La critique américaine ne comprit pas au début cet art qualifié par elle de trop européen, trop chargé de références à Rome et la Grèce, alors que l’art américain des années 60 avait viré au Pop art et au minimalisme.

Depuis, la reconnaissance est venue d’Europe et d’un texte décisif de Roland Barthes. Aujourd’hui, cet art déroutera encore certains visiteurs du Pompidou, mais il est loué partout, y compris par le marché de l’art. Un de ses grands tableaux gris de 1968 a été vendu en novembre 2015 pour 70 millions de dollars. Des prix d’autant plus élevés que Twombly n’a fait que 700 œuvres pour 10000 pour Warhol.

Gauchir le geste

Le parcours au Pompidou permet de voir la progression du travail de Twombly, des premiers travaux très austères, monochromes, pour aboutir aux grands tableaux de la fin de sa vie qui sont une explosion d’énergie et de couleurs comme si, à l’instar du Titien qu’il vénérait, Twombly avait jeté ses dernières forces dans cette explosivité.

Bernard Blistène, directeur du musée d’Art moderne : « Son style, son écriture, ses sujets, sa méthode, son horizon lyrique chargé de la culture la plus fine et la plus aimante n’auront jamais été qu’à lui. Sa manière de gauchir son geste, de biffer la surface, de faire surgir autant de signes incertains et secrets, aura contribué à inventer un espace à une œuvre à mi-chemin entre la confidence et la révélation ».

Toute l’histoire de Twombly est celle d’un enfant américain tombé amoureux de la Méditerranée, un homme timide et solitaire sous des airs de prince romain épris de beauté dans un monde qui ne cesse de refuser de la chercher, sensible aux formes les plus intimes de la vie comme on le voit dans sa photographie de légumes ou d’une fleur qui se fane. L’expo de ses polaroïds à Bozar en 2012, fut sous cet aspect une révélation.

© © Tate, london 2016
(Cy Twombly: Quattro Stagioni Primavera 1993 – 1995 Acrylique, huile, crayon de couleur et mine graphite sur toile 313,2 x 189,5 Tate, londres)


Une immense culture

Il était né en 1928 à Lexington en Virginie et son père lui donna le prénom de Cy en hommage à un joueur de baseball. Un père et une sœur qui avaient aussi des connaissances de latin et de grec. Cet environnement l’amène à demander en 1952 une bourse pour voyager en Europe et « étudier Lascaux ». Déjà l’obsession du temps et de l’Histoire.

Twombly avait une immense culture nourrie des lectures de Goethe, Hérodote, Homère, Mallarmé, Rilke, Virgile.

Il est passé par le mythique Black Mountain College où ont étudié John Cage, Cunningham, Motherwell, Kline. Il s’y est lié d’amitié avec Rauschenberg (qui bénéficiera dans quelques jours d’une rétrospective à la Tate Modern). Avec Rauschenberg, il voyage en Europe et en Afrique du Nord et il a sa première expo à New York en 1955.

La première salle montre l’amour, déjà, de Twombly pour les séries et cycles. Ses premiers grands tableaux à la peinture industrielle, sont quasi blancs avec quelques signes comme ceux d’une écriture fantôme, Des textes recroquevillés, où l’écriture apparaît comme abandonnée à terre, recrachée. Il n’y a ni syntaxe, ni logique mais déjà un frémissement de l’être, un murmure qui va a fond des choses.

Le choc de l’Italie

Le galeriste américain Leo Castelli ne comprend pas encore cette peinture. Twombly part alors en Italie et épouse en 1959, une aristocrate italienne, Luisa Tatiana Franchetti. Il ne quittera plus l’Italie même s’il revenait fréquemment aux Etats-Unis. Il habita successivement Sperlonga, petit village de pêcheurs sur les bords de la mer Tyrrhénienne, un palais romain, et depuis 1986, il travaillait à Gaète, à flanc de colline, devant le port.

Il voyage beaucoup du Yémen, à l’Egypte et aux îles grecques.

Sous l’influence du soleil méditerranéen, Twombly introduisit la couleur et tente de réunir la grande tradition de l’art européen et une abstraction lyrique américaine. Ce seront ses grands tableaux complexes, pleins de signes et parfois de sensualité, sur l’école d’Athènes, Flora ou l’école de Fontainebleau.

Dans plusieurs tableaux, il évoque l’Iliade, la mort de Patrocle, la vengeance d’Achille, ramenant l’épopée à des éclats de sang et de colère, à ce qui serait le précipité (comme on dit en chimie) d’un mythe universel. Il commence aussi à écrire sur ses tableaux avec des lettres hésitantes, biffées. Le langage de Twombly est bien là.

Avec ses apparents gribouillis et ses dégoulinures, c’est l’inconscient qui perce, l’Histoire quand elle échappe à la raison, c’est la permanence des signes qui affleure.

Twombly, très impressionné par l’assassinat de Kennedy, peint alors le premier des trois grands cycles qui ordonnent l’expo du Pompidou : neuf tableaux formant un ensemble sur les crimes de l’empereur romain Commode. La référence au meurtre de Kennedy est là : le sang qui s’écoule peu à peu sur le rose de la robe de Jacqueline Kennedy.

© © Robert Bayer, BilDPuNKT AG, Munchenstein
(Cy Twombly: Wilder Shore of Love 1985 Peinture industrielle, huile (bâton d’huile), crayon de couleur, mine de plomb sur panneau de bois 140 x 120 cm Collection particulière)


Les Nymphéas

Cette série exposée chez Castelli a reçu une critique mauvaise, y compris de Donald Judd. Ulcéré, Twombly arrête de peindre pendant un an et revient avec ses grands tableaux noirs (« Blackboards ») couverts de signes à la craie. Il y combine minimalisme et expressivité du geste. Cette sombre sobriété a aussi quelque chose de doux comme la neige qui tombe, comme un suspension dans l’air (Twombly fut impressionné par l’homme sur la lune en 1969).

Il revient ensuite à la couleur et à ses grands cycles historiques. Le second cycle proposé par le Pompidou (l’expo montre de nombreuses œuvres rarement exposées), « Fifty days at Iliam », avec, se faisant face, des tableaux du camp grec et de Troie.

On retrouve aussi avec plaisir les cycles si colorés des « Quatre saisons » où chacune est saisie dans ses couleurs essentielles. Et ses « Blooming », ces pivoines énormes comme des éponges qui explosent de couleurs et de coulures, rappelant les fleurs de Bonnard ou de Warhol.

On y voit aussi le cycle de 2000, « Le couronnement de Sesostris » avec le voyage du soleil, dieu Râ, sur une journée.

L’expo alterne ainsi des moments de tension et des tableaux de méditation comme ceux de 2003, « A Gathering of time », des fleurs blanches coulant sur un fond vert, référence à la fois aux haïkus japonais et aux Nymphéas de Monet que Twombly admirait.

Le Pompidou expose dans une salle une sélection de sculptures faites d’objets trouvés, assemblés, couverts de plâtre et de peinture blanche que Twombly appelait « mon marbre ». Une tentative à nouveau d’atteindre l’essentiel par le minimal mais aussi par la sensualité.

Un très beau catalogue accompagne l’expo.


---> Cy Twombly, Centre Pompidou, Paris, jusqu’au24 avril