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Arts & Expos

Dali, clown, grand perturbateur

GUY DUPLAT ENVOYÉ SPÉCIAL À PARIS

Publié le - Mis à jour le

En 1979, le Centre Pompidou à Paris réalisait le meilleur score de son histoire avec une grande exposition Salvador Dali, orchestrée alors par le maître aux moustaches de 25 cm lui-même. Il y eut 840 000 visiteurs pour cette exposition folle où étaient accrochés aux plafonds une vraie Citroën, une cuillère géante et d’énormes saucisses. Depuis, les musées ont adopté une abstention prudente.

Pour la première fois, le Pompidou tente un “remake”, mais en plus sage et plus scientifique, pour tenter, si pas de réhabiliter Dali, du moins de montrer sa complexité en insistant sur ses films, ses interviews délirantes, son côté provocateur, son anticipation du marketing, son amour de la performance et de la mise en scène de son propre personnage, plus fort que Lady Gaga. Toutes choses qui préfigurent certains aspects de l’art contemporain, de Damien Hirst à Jeff Koons. On a vu récemment dans l’affaire des “chats” comment Jan Fabre s’inspirait d’une performance de Dali.

Parviendra-t-on à rapprocher davantage les amateurs d’art, qui ne l’aiment pas, du grand public, qui affiche ses posters dans les chambres d’ados et les salles d’attente des généralistes et a fait de Dali le plus grand peintre du XXe siècle ? Les amateurs d’art aiment souvent le Dali des années 30, formidable dessinateur, peintre à la technique ébouriffante et grand explorateur de nos fantasmes, mais rejettent le Dali d’après 1939, qui a rompu avec le mouvement surréaliste pour se noyer dans le chromo kitsch, le maniérisme et l’utilisation d’un bric-à-brac religieux et pseudo-scientifique avec des Christ en croix volant dans l’espace. Ce Dali-là était aussi obsédé par l’argent, comme l’a fustigé André Breton dans l’anagramme “Avida dollars” dont il l’avait affublé.

Côté succès public, c’est bien parti. Hélas pour votre confort, car dès mercredi, premier jour de l’expo, ce furent déjà des longues files. On s’entasse dans les salles et la foule est si dense qu’il devient difficile de se faire une opinion en toute sérénité. Un conseil : n’hésitez pas à ne voir que de loin les tableaux devant lesquels sont agglutinés tant de gens et regardez plutôt les dessins, les petits tableaux comme des miniatures, les lettres, les films (avec son copain Buñuel) et les photos où il paraît si jeune. Tout cela est placé au centre des salles. On s’y amuse et on voit bien le côté sulfureux de Dali, celui qui, dans un dessin de jeunesse, disait : “Parfois, je crache avec plaisir sur le portrait de ma mère.” Ou ce dessin du couple Eluard dont toutes les poses érotiques forment les mots “Paul et Gala”. Regardez les films où il parle avec son inimitable accent, en roulant les “r”, disant que le génie est de “mastiquer” et que les médias sont là pour “crétiniser les gens et qu’il en profite”. Il comprimait déjà des machines à coudre avant César. Il avait tout compris avant tout le monde sur la société du spectacle que théorisera Guy Debord.

Mais le public veut sans doute d’abord retrouver l’imaginaire dalinien, répété à satiété depuis des décennies et qui est bien à Beaubourg, avec ses montres molles, ses girafes en feu, ses tigres bondissants, ses cornes de rhino et ses Vénus de Milo à tiroirs.

Faces sombres

Il faut s’arrêter devant quelques tableaux comme “Le grand masturbateur”, qui reprend les fantasmes sexuels de Dali, impuissant disait-il, homosexuel refoulé (eut-il une liaison avec le poète Garcia Lorca ?), grand onaniste. De toute l’imagerie chromo trop vue de Dali, on oublierait la force subversive, dévoilant les faces sombres du monde, de la sexualité, jusqu’à la scatologie. On voit aussi à quel point les célébrissimes “montres molles” sont un tout petit tableau, fort réussi. Dali a raconté qu’il l’avait peint après avoir contemplé un camembert trop fait. On découvre beaucoup de paysages de plages désertes, propices aux visions fantasmatiques.

Son monde est non seulement onirique mais, comme il le proclamait, “paranoïaque critique” . Une de ses performances célèbres eut lieu en 1955 à la Sorbonne, quand il donna une conférence devant 2 000 personnes sur l’“a spect phénoménologique de la méthode paranoïaque-critique”, il arriva dans une Rolls-Royce remplie de choux-fleurs.

Sous ses dehors de clown, Dali s’informait sérieusement. Il avait rencontré Freud en 1938, et a dialogué avec Lacan, le spécialiste de la paranoïa. Il savait que celle-ci est “une tentative de guérir en reconstruisant le monde extérieur” et que le “délire paranoïaque permet de se défendre contre un afflux de libido homosexuelle ” et contre sa peur des femmes. Après-guerre, marqué par Hiroshima, il s’intéressa à Einstein, à la science et aux mathématiques – avec René Thom, le père de la théorie des catastrophes.

Génial coréalisateur

Si, dans ses tableaux des années 30, on trouve, parmi des boursouflures baroques postmodernes et indigestes, des peintures très fortes, celles d’après-guerre deviennent sans poésie, sans mystère avec ces crucifixions et ces variations sur “L’Angelus” de Millet qu’il voyait comme la symbolisation de ses craintes : la paysanne est une mante religieuse prête à dévorer le mâle et l’homme, dont le chapeau cache le sexe, est sa victime attendant la mort. Reste alors l’homme Dali qui se met en scène.

L’expo montre les films où il joua, ou bien fut génial coréalisateur (“Le chien andalou”). On y voit Dali tentant de séduire une femme aux yeux effarés. Dali fut aussi un designer fantasque et populaire et on voit ses fauteuils en lèvres de Mae West et ses téléphones-homards où il s’agissait pour lui de placer la bouche en contact avec les organes sexuels du homard. L’exposition n’élude pas le parcours idéologique délirant de Dali qui évoqua, par provocation, ses fantasmes sexuels vers le “dodu Hitler” et admira Franco. Ce fut la cause principale de son exclusion par Breton du mouvement surréaliste.

Dans ce capharnaüm dalinien, chacun finalement continuera à trouver ce qu’il veut : le Dali qui techniquement peignait aussi bien que les maîtres anciens, le Dali grand perturbateur de tous les ordres établis et exhibeur de nos fantasmes, le Dali cabotin et manipulateur ou le Dali pour décor de grands magasins de banlieue. A chacun sa vérité.

© La Libre Belgique 2012

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