Damien Hirst semble avoir réussi son pari, bien loin du pessimisme des spécialistes du marché de l'art qui prédisaient son échec. Il faut peut-être rester prudent, car l'artiste britannique est réputé pour manipuler les cours de ses propres oeuvres en les rachetant au besoin lui-même pour maintenir le niveau de sa cote. Mais les résultats communiqués par Sotheby's coupent le souffle : 140,30 millions d'euros de ventes alors que l'estimation initiale ne dépassait pas 100 millions.

Rappelons son objectif : vendre directement, chez Sotheby's, 223 oeuvres originales, sans passer comme il se doit, par une galerie. Du jamais vu à Sotheby's depuis la création de la maison de vente en 1744 ! Et un tsunami potentiel pour le marché de l'art. La tradition étant d'utiliser la force et les conseils d'une galerie (qui empoche souvent 50 pc du prix de vente, mais bien moins dans le cas de Hirst) et de ne vendre les oeuvres que parcimonieusement pour ne pas diluer les cours. Damien Hirst balaie tout cela.

Requin dans le formol

On le connaît depuis quinze ans comme un grand artiste mais aussi un expert de la provocation et de la communication. Il y a quinze ans, il déboulait dans le paysage artistique anglais grâce au collectionneur et magnat de la pub Saatchi qui organisait à la Royal Academy, "Sensation", révélant au grand public les YBA (Young British Artists) dont les frères Chapman et Damien Hirst. Ce dernier exposait un requin enfermé dans un gigantesque bocal rempli de formol et une vache traitée de la même manière et coupée en tranches.

Depuis lors, Damien Hirst est devenu un des artistes les plus chers et les plus prolifiques de la planète, à la tête d'une entreprise de 120 personnes exécutant ses idées, et faisant tourner les artisans pour qu'aucun ne puisse revendiquer des droits d'auteurs. Il est devenu en août 2007 l'artiste vivant le plus cher au monde avec "For The Love Of God" ("Pour l'Amour de Dieu"), copie ultrakitsch en platine d'un crâne du 18e siècle, parsemée de 8 601 diamants et vendue 100 millions de dollars (74 millions d'euros). Il a réussi aussi à vendre sa grande armoire à pilules à François Pinault (grand collectionneur de Hirst) comme au musée Samsung de Séoul ou à l'Émir du Qatar. La fortune de Hirst, 43 ans, serait le double de celle de Mick Jagger et d'Elton John, et équivaudrait à celle de l'auteur de la saga Harry Potter, JK Rowling (estimée à 545 millions de livres en 2007). Mais derrière ces chiffres et les oeuvres parfois ultra- kitsch, il y aussi, souvent, une vraie réflexion artistique originale sur la mort et la vanité.

Quelque 21 000 personnes avaient visité ses locaux de New Bond street, au coeur de Londres, entre le 5 et le 15 septembre, pour admirer les 223 lots avant qu'ils ne soient disséminés à travers le monde. Cela ressemblait à une vraie rétrospective.

A la fin de la séance de lundi au cours de laquelle 54 des 223 lots avaient été vendus, Sotheby's annonçait avoir déjà engrangé 88,88 millions d'euros, bien au-delà des estimations les plus élevées.

"Le veau d'or", clou des enchères, a été vendu 10,3 millions de livres soit dans sa fourchette d'estimation de 8 à 12 millions de livres. L'animal, âgé de 18 mois, est installé dans un aquarium de formol avec les sabots, les cornes et le disque de la déesse Hator entre les cornes, en or 18 carats. Pour exposer cette oeuvre pesant dix tonnes, Sotheby's avait dû consolider le sol.

Sur le même principe, Hirst a créé "Le Royaume" qui met en scène un requin-tigre. Cette oeuvre a été vendue 9,5 millions de livres, dépassant son estimation maximale de 6 millions de livres. "Le Rêve" (un poulain transformé en licorne) et "L'incroyable voyage" (un zèbre) estimés chacun entre 2 et 3 millions de livres devaient être mis aux enchères mardi. Des patchworks géométriques avec des dizaines d'ailes de papillon multicolores comme dans "La rosace, cathédrale de Durham", a été vendu 1,27 million de livres. Un monochrome comme dans "Passion", tableau ovale de près de 2,75 mètres de hauteur, a été attribué pour 847 000 livres. La quasi-totalité du produit de la vente ira à l'artiste, puisqu'il n'est pas passé par l'intermédiaire d'une galerie. Sotheby's parle de vente historique.