Découverte

Thierry De Cordier l’a appelée "la Chapelle du rien" ("De kapel van het niets"). Un lieu minimaliste, d’une beauté parfaite, qui appelle à la méditation et au face-à-face avec soi, car comme le dit l’artiste, il faut d’abord faire le vide en soi pour pouvoir ensuite se regarder. Le "rien" n’est pas sans contenu, le vide signifie le repos, le silence, l’endroit où poser les ultimes questions. Comme lorsqu’on marche seul dans le désert. "Pour être rempli, il faut trouver le vide", disait Bernard de Clairvaux.

Il est étonnant de voir un peintre et sculpteur construire un bâtiment, une chapelle de surcroît alors qu’il est athée et qu’il fustige volontiers toutes les Eglises. Thierry De Cordier, né en 1954, est certainement un des plus grands artistes de ces dernières années même s’il se fait plus rare et fuit les mondanités diverses. On espère une grande rétrospective mais on peut admirer ses peintures et sculptures actuellement à l’expo du Mac’s, au Grand Hornu, et à celle du musée Dhondt Dhaenens à Laetem saint Martin. Après avoir habité quelques années en Auvergne, il est revenu à Ostende où il habite un ancien bâtiment industriel du port aménagé en maison et atelier. Il y a trouvé le calme nécessaire pour y peindre ses œuvres qui bouleversaient tant Claude Berri, le grand cinéaste et collectionneur français. On a vu ses derniers tableaux à la galerie Hufkens : des marines vertes et violentes ou de grands tableaux noirs qui sont des crucifixions disparues sous le noir, ne laissant au-dessus, en guise d’INRI, qu’un panneau "Nada" (rien). Dans son atelier à Ostende, on découvre un seul tableau, mais bouleversant d’un homme portant des stigmates et sortant de la nuit, une image de la destinée humaine. Thierry De Cordier défie les modes et les coteries, il rejoint les fulgurances de l’art, y compris celles du Moyen Age. Athée, il est profondément spirituel, en perpétuel questionnement.

C’est à lui que Bob Van Reeth, le bouwmeester de Flandre qui aide à améliorer l’architecture, et Piet Coessens, le directeur du musée Raveel ont pensé quand l’hôpital psychiatrique de Duffel était venu les trouver pour construire un bâtiment d’accueil et de rencontre dans son parc. Duffel, au-dessus de Malines, abrite un grand hôpital de 600 lits, très aéré, et bien rénové ces dernières années, un campus ouvert aux promeneurs qui peuvent traverser librement l’hôpital et se mêler aux patients. Sous l’instigation de son directeur technique, Luc Pilgrims, il s’est tourné vers l’art contemporain, pour les patients mais aussi pour attirer vers le site des visiteurs qui peuvent alors découvrir que la maladie mentale est proche de nous.

Mais pourquoi une chapelle ? L’hôpital est né en 1652 à l’initiative des sœurs de Bethléem qui l’ont géré jusqu’il y a une dizaine d’années quand elles ont donné tout le patrimoine à l’ASBL Emmaüs qui le gère avec d’autres centres en Flandre. Pour remercier les sœurs et rendre hommage au travail fait par elles, l’ASBL a pensé construire un lieu d’accueil et de rencontre au milieu du parc, avec salle de réunion, toilettes et vestiaires. Mais Thierry De Cordier les a convaincus de faire le vide et de ne laisser qu’une boîte vide avec le "Rien". Seule une Vierge de la fin du XIXe siècle rappelle l’origine chrétienne du lieu mais elle est placée hors de la chapelle, devant l’entrée dont elle semble regarder l’ouverture.

Au départ, lors de l’inauguration fin 2007, les religieuses étaient interloquées par cette chapelle laïque qui, de surcroît, a la forme extérieure de la Kaaba à la Mecque : un bloc noir. Mais aujourd’hui, elles sont enthousiastes.

La chapelle a des dimensions répondant parfaitement aux règles du nombre d’or cher aux Grecs (10 m de long, 4 m de large et 7 m de haut). De l’extérieur, elle a l’aspect d’une "boîte noire", recouverte d’une double épaisseur de roofing sur lequel la pluie trace parfois des dessins aléatoires. On y entre par une lourde porte (200 kg) qui, en claquant, fait mystérieusement résonner le lieu. A l’intérieur, tout est blanc, ou presque. Contre le mur du fond, un banc. De l’autre côté, un grand mur blanc, immaculé, qui dépasse du plafond grâce à l’ouverture laissée dans le toit. La pluie, le vent, les feuilles mortes peuvent entrer par cette ouverture qui permet aussi d’apercevoir les nuages et le ciel. Le mur du fond est repeint chaque année pour garder la transparence voulue. Les autres murs sont laissés comme ils sont, verdissant avec la mousse du temps et l’humidité. Face au mur blanc de l’infini, un piquet noir vertical symbolise l’homme, ou le phallus ou un monolithe noir tombé du ciel. Il est recouvert d’une toile noire comme un catafalque.

Il n’y a pas le moindre signe religieux dans cette chapelle. C’est un lieu mystique, un espace mental. Lors de notre visite, un jeune homme de l’hôpital s’y trouvait et expliquait qu’il y venait chaque jour, méditer et trouver le silence. Le noir à l’extérieur et le blanc parfait du mur intérieur, renvoient aussi à Malevitch et son "Carré noir sur fond noir", à Mondrian et à Ryman. "Le grand mur blanc qui déborde du cube noir est là comme un lien avec ce qui n’est pas de ce monde", dit l’artiste qui a toujours travaillé le sujet de l’abri, du refuge, du retrait et de l’isolement.

Cette chapelle est une ode à la lumière et à l’espace, et rejoint ces grandes chapelles souvent faites par des athées : la chapelle de Bonnieux de Louise Bourgeois, les deux chapelles de l’architecte Peter Zumthor (près de Vals en Suisse et au milieu des champs, en dessous de Cologne) ou celle de Rothko à Houston.

Dans le parc de l’hôpital, deux autres œuvres contemporaines ont déjà été installées. L’Irlandaise Orla Barry a choisi de creuser dans la pelouse, un lieu de rencontre circulaire avec des sièges en ardoises venues d’Irlande, comme un cénacle de druides. Et sur le sol, des galets bruns et blancs forment des mots d’espoir : "c’est bientôt le printemps". Plus loin, Els Vanden Meersch a placé dans un parallélépipède de verre un rappel de l’ancien hôpital psychiatrique quand les malades n’avaient pas d’intimité et devaient partager une promiscuité intolérable. Des lavabos et douches accolées apparaissent dans la structure vitrée au milieu de la pelouse.

Ces œuvres sont visibles chaque jour en semaine, entre 12h30 et 16h30 mais il vaut sans doute mieux attendre le 10 septembre quand s’ouvrira une importante expo d’art contemporain sur le site de l’hôpital (jusqu’au 7 novembre) avec les trois œuvres in situ, mais aussi de nombreuses autres sur le thème du "silence" : avec Marie-Jo Lafontaine et sa sublime vidéo "Dark Pool", Roni Horn et sa bibliothèque de l’eau, la cellule de Leo Copers, des tableaux de Robert Devriendt, Alfredo Jaar (Cubain de New York), Anno Dijkstra etc. Nous en reparlerons lors de l’ouverture de l’expo qui sera accompagnée d’un colloque sur le thème du "silence et la santé mentale", deux mots qui vont bien ensemble.

Centre psychiatrique de Duffel, station straat 22, info : 015/304004 et www.pz-duffel.be