L'art et l'histoire se conjuguent de pair dans cette avenante exposition. Si celle-ci nous ravive les plaisirs incendiaires et féconds d'un autre âge, elle n'en distille pas moins, en sourdine, des rapprochements avec des paradis artificiels davantage liés à notre époque. Ceci pour la réflexion et la sagesse de ceux que les plongées trop accusées dans les délices chimériques dégrisent.

Devenue mythique à force d'interdits datés 1906 en Belgique et 1915 en France, boisson alcoolisée à base de plantes diverses, dont la grande absinthe qui lui donna son nom générique, la «Fée verte», aussi surnommée «L'atroce sorcière» ou «Notre-Dame de l'oubli», avait pris racine en Suisse, en 1798, à l'initiative d'un certain Henri-Louis Pernod, au patronyme toujours apprécié des accros de l'apéro sous le soleil. Parvenu en France peu après, le divin breuvage fit florès. Un siècle plus tard, un millier de distilleries françaises l'avaient adopté... Quand la loi intervint pour leur couper le robinet.

Utilisée à des fins thérapeutiques depuis l'Antiquité, notre fée n'était, en effet, pas sans danger, une molécule agressive, implantée dans sa composition, suscitant plus que des mirages dans les cerveaux trop asservis à ses folies exaltantes! C'est aux bataillons de l'Armée d'Afrique, revenus d'Alger convaincus des agréments de l'apéritif, que la bourgeoisie française dut de se complaire dans ses effluves anisés.

Impressionnistes au bistrot

Les artistes s'en éprirent à leur tour. Ne dit-on pas de Musset, qu'il «s'absinthait plus qu'il s'absentait des réunions du dictionnaire» ! Puis, quand boisson chic à l'origine, l'absinthe se retrouva, fin XIXe, sur le zinc populaire et mit en pièces le fructueux marché français du vin, la coupe s'avéra trop pleine de périls variés. On l'interdit.

Commissaire de cette ludique démonstration, Marie-Claude Delahaye, est la fondatrice du Musée de l'Absinthe à Auvers-sur-Oise. Un lieu choisi pour nous rappeler à bon escient, qu'épris de couleurs, de lumières et d'étoiles, bien des peintres et poètes en furent des amants de la première à la dernière heure! Emus par ses artifices, ses transparences, ils lui ont consacré odes et toiles.

En provenance de collections publiques et privées belges et françaises, mais aussi tchèques ou américaines, objets et tableaux, dessins et affiches, enseignes et carafons témoignent ensemble du rituel fervent des buveurs d'un nectar qui embrouillait les consciences tout en donnant, parfois, du génie à ses plus fins dévots. Les voici hôtes d'exception d'un Félicien Rops qui, sulfureux par essence, sacrifia bien évidemment aux vertus comme aux démons de la sauvageonne aux allures d'aguicheuse.

Rendez-vous des poivrots

Le rez-de-chaussée du Rops, belle suite de tableaux, gouaches et eaux-fortes emplis des délices comme des ravages de la fée verte. Avec ses «Incompris», André Devambez (1867-1944) campe des buveurs aux tronches que nous croyons reconnaître. Autres rendez-vous de poivrots signés Raffaëlli, Evenepoel, Béraud, Sickert, Rops, Maignan. Puis, superbe dans sa déglingue, «La buveuse d'absinthe» de Van Dongen, un étonnant pastel de Mucha, un Spilliaert exorbité, une gravure de Manet. A l'étage, reconstitution d'un bistrot d'alors, affiches et photos. Trois puissantes lithos de Daumier, un Rik Wouters et quelques Rops confirment les particularités d'une ambiance qui remplit d'aise.

Musée Rops, 12 rue Fumal, Namur. Jusqu'au 21 août, mardi à dimanche, 10 à 18h (ts les jrs en juillet et août). Tél.: 081.22.01.10 et Webhttp://www.ciger.be/rops

Catalogue.

© La Libre Belgique 2005