De nos jours, les graffiti sont partout, et il faut en convenir, nos rues des grandes villes ne sont, le plus souvent, guère ennoblies par ces poncifs sans grande originalité, trop souvent anarchiques dans leur conception même. Ils étalent une sauvagerie sans talent.

Cette facette négative d’un art sans filet, c’est le résultat, malheureux, d’une récupération à l’emporte-pièce de ces fameux graffiti qui, en leurs meilleures heures, sont une expression vivante, colorée, intelligente, généreusement subversive, populaire de l’écriture automatique. Les récentes expositions de Keith Haring, au BAM de Mons à la fin 2009, et, plus près de nous, de Jean-Michel Basquiat, à la Fondation Beyeler à Riehen/Bâle cet été, et, aujourd’hui, au musée d’Art moderne de la ville de Paris, sont emblématiques.

Ces deux têtes d’affiche de la création des années 70/80 et de cet art si particulier, qui aura attiré vers l’expression artistique de nombreux adeptes nouveaux, ne sont cependant pas les figures initiatrices du genre. On considère que le graf’ est né à l’art au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, sa particularité graphique spontanée ayant fait l’effet d’une bombe sur des éléments moteurs d’une création contemporaine libérée de ses carcans. Citons un Cy Twombly et un Jackson Pollock, attirés par son côté écriture libre, un Jean Dubuffet, qu’excitait son aspect sauvage et non éduqué, un Tapiès, amateur de signes. Et c’est dans l’effervescence des seventies que le métro de New York devint le lieu de réjouissance par excellence des tagueurs.

Palais de l’exubérance et de la stylisation des lettrages monumentaux, le métro attira les jongleurs d’images et de signes et l’un d’eux s’y fit remarquer, avant d’être embarqué, météore sympathique et chaleureux, dans la grande foire de l’art tous azimuts. A Mons, les graffiti du métro de New York, de Keith Haring, retrouvaient une seconde vie, moins vivante et bruissante que la première, mais très émouvante par sa résurgence inattendue. Elle témoignait de la verve d’un "graffeur" différent. A sa suite, la vogue du graffiti voyagea, de New York à Paris, à Bruxelles. L’art du tag, des graffiti, était né. Et le marché le récupéra Cousue de fil blanc, la veine anar se retrouva à la devanture de galeries huppées ! Tuée dans l’œuf dès lors que le commerce la dévoie de ses audaces libertaires.

Né en 1958, Keith Haring avait fait des études artistiques avant de rejoindre le mouvement des graffistes. Et tout un chacun connaît ses petits personnages typés, reconnaissables entre mille. N’avait-il pas ouvert, en 1986, sa propre boutique, le Pop Shop ! Exposé à partir de 1981, ami d’Andy Warhol, figure en vue de la lutte contre le sida, Haring est mort, victime du sinistre VHI, en 1990. Il avait 32 ans. Jean-Michel Basquiat, qui fut aussi son ami, est né deux ans plus tard et mort, à son tour trop jeune, à 27 ans, d’une overdose en 1988. A la différence de son copain Keith, Basquiat ne graffa pas dans le métro, mais dans le quartier des galeries, où il fut vite remarqué et propulsé vers les sommets de la reconnaissance. Son actuelle rétrospective rend compte du travail de fond que cet artiste de la rue sut mener de front avec une brillante carrière de peintre, de sculpteur, de météore de l’expression visuelle intense et dramatique. Basquiat et Haring : même combat, l’art du graffiti mène à tout à condition d’en sortir !